Assassinat de Mohsen Fakhrizadeh : Téhéran accuse Israël

Assassinat de Mohsen Fakhrizadeh : Téhéran accuse Israël

Le 27 novembre 2020, le scientifique Mohsen Fakhrizadeh a été tué vers Absard, à l’est de la capitale iranienne. Docteur en physique et ingénierie nucléaire, Fakhrizadeh dirigeait, dès le début des années 2000, le programme nucléaire iranien. En décembre 2015, il était cité dans le document d’évaluation du programme nucléaire iranien mené par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En treize ans, Mohsen Fakhrizadeh est le sixième scientifique iranien travaillant sur le programme nucléaire à être assassiné. A l’heure actuelle, les détails de l’attaque manquent encore de clarté mais Téhéran accuse Israël. L’Iran reste également méfiant à l’égard des Etats-Unis qui ont, sous l’administration Trump, exercés une forte pression sur Téhéran. En tournée diplomatique au Moyen-Orient, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a notamment rencontré les dirigeants d’Israël et d’Arabie Saoudite pour discuter des moyens à mettre en place afin de faire face à la menace iranienne. Dans une région hautement inflammable, l’assassinat du scientifique iranien fait craindre une escalade des violences entre les puissances régionales du Moyen et Proche Orient.

 

Mohsen Fakhrizadeh : la tête pensante du programme nucléaire iranien  

Considéré comme la tête pensante du programme nucléaire iranien, Fakhrizadeh était une personnalité importante dans la hiérarchie des autorités iraniennes. En effet, il était un haut responsable du ministère de la Défense iranien, notamment en charge du département recherche et innovation. Selon l’AIEA (organe de l’ONU), Fakhrizadeh dirigeait à partir du début des années 2000 le programme nucléaire de l’Iran. De son côté, l’Iran a nié l’existence de tout programme visant le développement militaire du nucléaire ainsi que l’existence du plan AMAD lors de la rédaction du rapport d’investigation du programme par l’AIEA en 2015. Toutefois, Israël a longtemps émis des doutes quant à la continuation, en secret, de ce programme malgré les déclarations iraniennes. Fakhrizadeh a notamment dirigé la construction de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. Ce complexe très discret capable de transformer l’uranium en une matière fissile permet au régime de construire des armes nucléaires. Ce programme clandestin a été dévoilé en 2002 par le dissident iranien Alireza Jafarzadeh. Si les autorités iraniennes démentent la présence de matériel militaire, elles reconnaissent néanmoins les activités de traitement de matériel nucléaire.

En mars 2007, lorsque le physicien iranien avait été identifié comme étant chargé des recherches au ministère de la Défense, Téhéran a refusé la demande d’enquête de l’AIEA sur les activités spécifiques de Fakhrizadeh, notamment lorsqu’il était chef du Centre de recherche en physique (PHRC). Un refus qui a fini par soumettre l’Iran aux sanctions prévues par les résolutions 1737 et 1747 du Conseil de sécurité de l’ONU. Sous la pression de la communauté internationale, l’Iran a finalement signé l’accord sur le nucléaire (2015), levant ainsi les sanctions prévues par les résolutions de 2007. Cependant, la sortie des Etats-Unis de l’accord en 2018 a marqué, d’une part, le rétablissement des sanctions à l’encontre de Fakhrizadeh et d’autre part, l’effritement des relations diplomatiques entre les deux pays. Suite au retrait de Washington, la république islamique a repris son programme et accumule aujourd’hui un stock de près de 2 500 kg d’uranium enrichi, c’est-à-dire douze fois la limite autorisée par l’accord de 2015.

Bien que discret et très peu médiatisé de son vivant, Fakhrizadeh est désormais devenu un personnage qui suscite l’attention. Véritable cerveau du programme nucléaire iranien pendant vingt ans, son assassinat a engendré de nombreuses réactions internationales. En effet, cette attaque ravive les tensions régionales et les craintes d’un développement militaire du programme nucléaire. Un projet rempli d’ambiguïté, perçu autant par les puissances régionales que par les grandes puissances internationales comme une forte menace pour l’équilibre géopolitique du Moyen et Proche Orient. 

 

Un assassinat qui échauffe la rivalité Iran-Israël

Le retentissement de cette attaque a largement dépassé les frontières iraniennes. Dans toute la région, les ministres des affaires étrangères ou les responsables politiques des pays voisins ont rapidement condamné l’attaque. Les dirigeants diplomatiques des Etats du Moyen et Proche Orient ont surtout appelés à trouver une solution pacifique à cette crise, afin d’éviter toute surenchère militaire risquant d’embraser la région.

Alors que Téhéran accuse Israël, aucun responsable du pays hébreu n’a encore fait de déclaration sur cet évènement. Pour autant, le nom de Mohsen Fakhrizadeh n’est pas inconnu dans les rangs des services de renseignement israéliens. En effet, en mai 2018, lors de la révélation de milliers de documents dérobés par le Mossad en Iran, Benyamin Netanyahou évoquait déjà la haute responsabilité du physicien dans le programme nucléaire iranien. Le sujet de discorde principal gravite évidemment autour de l’existence même du programme nucléaire iranien, qui est perçu comme une menace très forte pour Israël. Mais la supériorité des forces armées iraniennes permet à Téhéran d’exercer une pression endémique sur le régime sioniste. Pendant la guerre israélo-libanaise de 2006, les forces armées iraniennes – dirigées par Qassem Soleimani – ont apporté leur soutien au Hezbollah dans les affrontements contre l’armée israélienne au sud du Liban. Mais depuis 2011, les escarmouches entre les forces armées israéliennes et les milices pro-iraniennes se multiplient : la présence militaire iranienne sur le front syrien renforce et cristallise la menace voisine du Hezbollah au Liban. Régulièrement, les milices iraniennes, présentes sur le théâtre militaire en Syrie, sont ciblées par Israël. L’Etat hébreu n’hésite pas à user de la force contre ces milices armées au service de Téhéran. La multiplication de la présence de ces forces, et plus particulièrement celle de la Force Al-Qods, aux portes d’Israël – notamment au sud de la Syrie – constitue une menace directe aux frontières nordiques du pays.

Les tensions entre l’Iran et Israël sont anciennes et s’expriment en ce moment en Syrie. Tel Aviv peut néanmoins compter sur un allié précieux dans cette confrontation véhémente : les Etats-Unis. Pour percevoir les contours de la relation israélo-iranienne, il est indispensable de considérer la place active des Etats-Unis dans cet antagonisme.

 

La crise irano-américaine : des événements qui conditionnent une tension inflammable 

En tant que partenaire militaire de choix pour l’Arabie Saoudite et Israël, la présence étasunienne dans la majorité des Etats du Moyen et Proche Orient consolide une forte pression sur Téhéran. Le site nucléaire de Natanz a par exemple été la cible du ver informatique israélo-américain Stuxnet (découvert en 2010), afin de ralentir le développement du programme nucléaire. Malgré le réchauffement des relations irano-américaines pendant la présidence de Barack Obama, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a marqué une rupture brutale avec une dynamique diplomatique lénitive. En novembre 2020, le Président américain aurait même envisagé un bombardement du site nucléaire.

Depuis septembre 2019, soit un an après la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, les tensions entre la république islamique et Washington se sont graduellement envenimées. D’abord, le 14 septembre 2019, les installations saoudiennes de traitement de pétrole à Abqaïq et Khurais ont été visées par des bombardements. Si le mouvement rebelle des Houthis – groupe armé engagé au Yémen – a revendiqué cette attaque, l’Arabie Saoudite a néanmoins pointé la responsabilité iranienne. Par la suite, les Etats-Unis – allié éminent de l’Arabie Saoudite –, mais aussi le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont confirmé l’origine iranienne des frappes aériennes. Suite à cette attaque, Donald Trump accentue les sanctions économiques contre l’Iran. En automne 2019, des manifestations éclatent en Irak pour protester contre l’influence iranienne sur Bagdad. Au même moment, l’Iran fait également face à une protestation de grande ampleur à l’intérieur de ses frontières. En réprimant fortement les contestations, Téhéran est néanmoins ressorti affaibli de cette crise épisodique. Le 27 décembre 2019, la base aérienne américaine K-1 (située dans la province de Kirkouk en Irak) fût attaquée par des roquettes : si les Etats-Unis désignaient la responsabilité du Kataeb-Hezbollah (groupe armé irakien soutenu par l’Iran), les auteurs de cette attaque n’ont jamais été définitivement identifiés. Cependant, cette agression a exacerbé les tensions diplomatiques irano-américaines et a mené à des représailles importantes. Une escalade de la violence qui a failli aboutir à un conflit ouvert entre les deux pays avec de graves répercussions sur la communauté internationale. Une série d’attaques interviennent alors au cours des semaines suivantes : le bombardement de cinq installations de stockage d’armes et de lieux stratégiques de commandement du Kataeb-Hezbollah, mais surtout les frappes ayant tués Abou Mehdi al-Mouhandis, chef des Kataeb-Hezbollah, et Qassem Soleimani, personnage central du commandement militaire iranien. Malgré des représailles iraniennes sans grandes conséquences pour la machine militaire américaine, les Etats-Unis sont ressortis vainqueurs de cette crise puisque l’Iran s’est montré plus prudent et moins frontal dans ses approches diplomatiques par la suite.

 

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Après le décès de Qassem Soleimani en janvier 2020, le décès de Mohsen Fakhrizadeh marque la perte d’une nouvelle figure cruciale du complexe militaro-sécuritaire du régime islamique. Les conséquences de cette attaque sont encore incertaines à l’heure actuelle tout comme la désignation définitive de l’auteur de l’assassinat. L’Iran se trouve désormais dans une position fébrile qui ébranle son influence régionale. Mais cette attaque contre le cerveau du programme iranien n’est-elle pas aussi une attaque au cœur de la mécanique sécuritaire iranienne ? Misant énormément sur l’armement nucléaire pour asseoir son autorité militaire régionale, Téhéran répondra certainement à l’assassinat de Fakhrizadeh avec Israël dans son viseur. En pleine période de transition du pouvoir aux Etats-Unis, la politique étrangère du Président-élu est fortement attendue. Le Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), composé d’anciens diplomates européens de haut rang, appelle les gouvernements européens à travailler avec la nouvelle administration Biden pour renforcer l’accord nucléaire iranien. En effet, la volonté de Joe Biden de réintégrer les Etats-Unis dans l’accord de 2015 semble présager une option diplomatique apaisante. Pour autant, la relation ne sera sûrement pas moins vigilante à l’égard de l’Iran qui perd un personnage essentiel de sa stratégie d’influence militaire régionale.

 

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