Brexit : un « deal » bancal qui pourrait laisser place à des revendications passées

Brexit : un "deal" bancal qui pourrait laisser place à des revendications passées

Après quatre longues années de tergiversations et de confusion, s’en est terminé de la relation si particulière qu’entretenaient le Royaume-Uni et l’Union européenne. Le premier ministre britannique Boris Johnson a officiellement plié bagage le soir du 31 décembre 2020 et a annoncé fièrement deux jours plus tard, dans un tweet, que la prochaine année serait « fantastique pour l’Angleterre ». Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. Après le référendum controversé de 2016 actant le début des négociations du Brexit, rien ne laissait présager les difficultés rencontrées aujourd’hui avec la pandémie de Covid-19…et ce n’est pas le seul problème. Les conséquences du retrait du Royaume-Uni touchent évidemment ses ressortissants mais aussi tout le continent européen qui doit se réajuster, ce qui n’est pas chose aisée compte tenu de la situation sanitaire mais aussi des confusions politiques internationales. Les tensions se sont exacerbées au sein de l’Union européenne et 2021 ne sera très certainement pas épargnée non plus. Mais il est aussi possible que certains tirent leur épingle du jeu de ce scénario encore très contesté…


Des démarches plus complexes : un Brexit sous pression

Sans vouloir dépeindre un tableau plus noir qu’il ne paraît déjà, il n’est pas possible de dire que le deal finalement conclu dans les dernières heures avant le retrait officiel du Royaume-Uni soit une réelle délivrance des deux côtés de la manche. 2020 a été une année rude pour l’Union européenne : il a fallu jongler entre confinements et reconfinements, des gouvernements divisés, des États qui peinaient à s’exprimer à l’unisson, sans compter le départ définitif du Royaume-Uni sonnant l’heure d’une nouvelle ère pour celle qu’on appelait autrefois CEE (Communauté Exclusive Européenne). Car, quitter l’Union, c’est aussi quitter tout le système marchand qui en est son essence même. Cela veut dire donc, encore plus de paperasse, l’augmentation des droits de douanes, quotas de pêche, visas…etc. L’impact est multidimensionnel et n’épargne personne, et surtout pas les particuliers et les jeunes européens. Depuis le 1er janvier, il n’est plus possible pour un membre de l’UE de travailler au Royaume-Uni sans permis de travail. Mais qu’en est-il de ceux déjà présents ? Dans un pays qui n’a pas de carte d’identité et ne centralise pas les données de sa population, l’entreprise est apparue difficile. Seule solution trouvée : donner un statut particulier valable jusqu’au 30 juin de cette année. Cette date dépassée, les ressortissants seront considérés dans l’illégalité. Deux statuts sont alors possibles : le « settled status » et le « pre-settled status ». Le premier est un permis « permanent » pour tout européen qui peut prouver sa résidence de longue durée sur le territoire britannique. Le second est « temporaire » lorsque la résidence date de moins de 5 ans. Pour autant, cette solution oublie les nombreux résidents qui s’y trouvent depuis de nombreuses années mais qui n’ont pas de bulletin de salaire ou de compte en banque. Cela va notamment atteindre les populations polonaises ou albanaises qui forment une communauté importante au Royaume-Uni. 

Par ailleurs, les étudiants européens ne bénéficieront plus du tant populaire programme Erasmus qui permettait à de nombreux jeunes de faire l’expérience universitaire dans les plus prestigieux établissements anglais à des coûts tout à fait abordables compte tenu des frais de scolarité outre-manche. En effet, dès à présent, c’est près de 10000 euros l’année (en moyenne) qu’il faudra débourser pour intégrer ces universités, sans compter les difficultés que posent la situation actuelle en termes de restrictions de déplacements. Le programme devrait être remplacé par un tout nouveau, intitulé « Alan Turing », qui concernera uniquement les étudiants britanniques. Ces annonces ont été très contestées : Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE pour le Brexit,  a parlé de « regrets » alors que Johnson promettait que le programme Erasmus n’était pas « menacé » par le Brexit. Nicola Sturgeon, premier ministre écossaise, a dénoncé un « vandalisme culturel », faisant référence au fait qu’Erasmus était aussi considéré comme un réel créateur d’identité européenne, notamment par sa création de millions de « bébés érasmus ». Mais cela ne s’arrête pas là. La situation de Gibraltar n’est pas des plus simples et on ne peut que le comprendre lorsqu’on sait qu’elle a été prise dans les 11 heures qui ont précédées le « deal » final le 31 décembre dernier. Après des négociations compliquées, il a été annoncé que Gibraltar, petit territoire britannique au Sud de l’Espagne, rejoindrait officiellement l’espace Schengen…le territoire, oui, mais pas ses habitants. Les ressortissants anglais resteraient soumis à la législation post-Brexit, et ne pourraient voir leur territoire comme une porte d’entrée sur l’Espagne. Les relations géopolitiques et les enjeux mondiaux en font ainsi également les frais. 

 

Sécurité et défense : des enjeux déterminants pour le futur

Le Brexit met une tout autre sorte de pression sur les États que celle actuellement endurée par le monde entier avec la Covid-19. En effet, malgré la crise, impossible de mettre de côté les enjeux géopolitiques que pose la sortie du Royaume-Uni. Même si chaque partie a été prévenue, il est devenu difficile d’envisager sereinement le futur : sont-ils toujours des alliés ? Très certainement, mais sous quelles conditions ?  La flexibilité sera le maître du jeu, même si cela va grandement dépendre des intentions du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Union européenne et de la place qu’il souhaite jouer sur les questions de défense notamment. En novembre, Boris Johnson avait annoncé investir 212 milliards d’euros dans son budget défense, une somme inédite depuis la guerre froide, et bien au-delà de tout autre pays européen. Si les deux entités souhaitent garder un semblant de coopération en termes de défense, il sera nécessaire de trouver des compromis puisqu’ils divergent dans leurs stratégies à plusieurs égards. Le Royaume Uni s’appuie avant tout sur sa force militaire, et compte bien sur des accords multilatéraux et bilatéraux avec l’OTAN mais aussi d’autres organisations européennes de défense. En un sens, le Brexit a donné à l’UE l’occasion de développer le domaine de la défense négligé par le passé à la faveur d’autres priorités. En plus de l’élection de Donald Trump à l’époque, il était plus que nécessaire pour les pays européens de s’unir à ce niveau-là. 

Mais il était important de garder le Royaume-Uni en ligne de mire. L’UE a d’ailleurs récemment mis en place des conditions encadrant les pays non-membres de l’UE dans leur participation à des forums ou projets sur les domaines de défense et de sécurité. Le Royaume-Uni et ses entreprises ont tout intérêt à garder ce lien et profiter de ses avantages, notamment avec ceux sur lesquels elle a pu le plus compter dans son histoire : la France et l’Allemagne, même si d’autres pays pourraient avoir aussi leur rôle à jouer. Politiquement, le Royaume-Uni aurait sans doute plus à gagner à se rapprocher des pays plus petits comme la Lituanie ou la Pologne, qui serait la plus importante selon des experts. Les difficultés se trouveront surtout au niveau des stratégies choisies de part et d’autre. La souveraineté ou « l’autonomie » stratégique reste un point controversé au sein de l’Union européenne, qui s’est souvent vu comme un bloc qui doit travailler ensemble sur un même pied d’égalité…bien que ça n’ait pas été toujours le cas dans les faits. Même si finalement, l’avenir semble moins sombre de ce côté-là, les valeurs créatrices de l’UE ont tout de même du poids, et cela pourrait porter préjudice au Royaume-Uni lors de prochaines décisions conjointes en termes de sécurité, de politiques étrangères ou de projets de défense… Ainsi, dans l’histoire, il n’y a pas que l’Union européenne qui se trouve lésée. Le Royaume-Uni, comme entité, a beaucoup à perdre, et les États qui le composent aussi…sauf si l’on change de point de vue. Sans compter que personne n’avait prévu la situation sanitaire globale qui met à mal les relations avec l’étranger mais aussi et surtout au sein même du Royaume-Uni. Les gouvernements d’Edinburgh, de Cardiff et de Belfast, n’ont jamais semblé aussi loin de Londres qu’aujourd’hui, et pas seulement géographiquement…


L'arbre qui cache la forêt ? Des Etats pas si lésés que ça...

Si beaucoup semblent se réjouir de cette « indépendance » nouvellement trouvée et en vantent ses mérites, l’avenir reste flou et incertain pour les parties concernées. Cependant, certains États pourraient finalement y trouver leur compte. En effet, l’Ecosse par exemple, voit ici l’opportunité de revendiquer encore plus fort son désir d’indépendance et créer avec l’Union européenne une relation privilégiée. En tous cas, c’est ce qu’elle cherche à faire, et ce qu’efforce de démontrer son premier ministre, Nicola Sturgeon. En effet, d’un point de vue extérieur et par comparaison, il apparaît que le pays des Highlanders gère politiquement mieux la pandémie de Covid-19 que son voisin anglais. Bien que ses choix politiques et l’efficacité des règles mises en place ne sont que très peu différents de ceux entrepris par Boris Johnson, Nicola Sturgeon a su être bien plus présente que son homologue britannique. Il ne se montrait en conférence de presse que rarement lorsqu’elle donnait rendez-vous aux écossais tous les jours. Alors que Boris Johnson n’a eu d’autre choix que d’annoncer leur troisième re-confinement, l’Ecosse, mais aussi ses voisins Gallois et Irlandais, ont maintenant une carte à jouer. Préoccupé par la pandémie et la nouvelle souche plus contagieuse de la Covid-19, Johnson n’aurait pas nécessairement le temps, la priorité ou l’envie, de s’intéresser aux revendications des autres pays. Ceux-ci auraient presque le champ libre pour créer de nouvelles alliances, des partenariats privilégiés avec l’Union européenne, et potentiellement en redevenir membre. 

C’est d’autant plus facile à imaginer pour l’Irlande du Nord qui partage une frontière avec l’Union, et qui a été la faiblesse principale des fervents défenseurs du Brexit. Ces derniers craignent principalement que Johnson fasse l’erreur de répondre trop brutalement aux offensives politiques des anti-conservateurs, qui ont la côte aujourd’hui, ce qui n’arrangerait pas leurs affaires au Pays de Galles qui abrite un mouvement anti-Westminster grandissant. Déjà fragilisé par les historiques ambitions indépendantistes de l’Irlande et de l’Ecosse, qui a déjà annoncé vouloir s’engager dans des contrats avec l’Union européenne, Boris Johnson prend le risque de se retrouver très seul dans cette période charnière de post-Brexit. D’ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, la défaite de Trump  pourrait avoir un impact bien plus important que prévu sur les relations internationales, et in fine sur le Royaume-Uni. Même si le « president-elect » Joe Biden a affirmé vouloir accueillir à bras ouverts les plus conservateurs, et ne pas répondre à la « haine par la haine », et passer par la discussion, les États-Unis sont en passe de reprendre le contrôle et pourraient avoir un rôle déterminant à jouer dans les relations entretenues entre le Royaume-Uni et le reste du monde. 2021 ne fait que commencer et la période de transition aussi. A l’heure actuelle rien n’est exclu et tout reste à faire. 

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