Une petite Russie en Europe

Une petite Russie en Europe

Longtemps restée dans l’ombre, l’Oblast de Kaliningrad, région russe encerclée entre la Lituanie et la Pologne reste encore aujourd’hui la « petite Russie » trop peu connue et pourtant sujette à de nombreux enjeux du fait de son positionnement géostratégique. Fruit d’une histoire tumultueuse durant le XXème siècle, elle représente tant une véritable opportunité pour la Russie qu’un territoire soumis à de nombreuses contraintes. En lui offrant un accès privilégié sur la Mer baltique, l’enclave permet ainsi à la Russie de renforcer sa présence et sa force dans cette zone que l’on pourrait qualifier de « Mer intérieure de l’Union européenne ».

Historiquement située dans la Prusse orientale, la ville de Königsberg est séparée de ce territoire pour la première fois à la fin de la 1ère guerre Mondiale, par le corridor polonais de Dantzig. La fin de la Seconde Guerre mondiale et la Guerre Froide vont par la suite façonner cette partie de l’Europe baltique. Considérée comme un tribut de guerre donné à l’URSS en 1945, la prise d’indépendance des trois États baltes dès 1991 contribue à créer l’actuelle enclave de Kaliningrad[1].

Aujourd’hui, la lecture des relations entre la Russie et l’Union européenne semble brouillée. Selon les thématiques, les États de l’Union ne s’entendent pas toujours sur la réponse à donner. La guerre d’Ukraine en 2013 qui effraie encore les trois États baltes, la construction du gazoduc menée conjointement par l’Allemagne et la Russie, la recherche perpétuelle de zones d’influences… Lié à toutes ces problématiques, Kaliningrad reste donc un véritable territoire à prendre en considération dans l’avenir des relations entre la Russie et l’Union.


La Baltique : un territoire géostratégique convoité

L’espace géostratégique de la baltique à pendant longtemps été sous-estimé et laissé de côté. Il représente cependant de nos jours un espace de puissance, de convoitise et de rapports de force très important en Europe. Mer semi-fermée dont le seul accès se trouve dans les eaux danoises, les États riverains de la Baltique sont très dépendants de celle-ci pour le transport de l’import-export de leurs marchandises vers le monde entier. Entourée par des nombreux États européens tels que les trois États baltes, les pays nordiques, l’Allemagne, la Pologne et le Danemark. Elle représente également une aire d’influence primordiale pour la Russie.

Durant la Guerre froide, l’URSS profite d’une influence considérable avec de nombreux ports à sa disposition. Mais sa dislocation change la donne en 1991. Désormais, elle ne peut compter que sur ses ports les plus importants, Primorsk et Saint Petersburg. Ces derniers font face à de nombreuses contraintes. La navigation ne peut se faire qu’avec des navires de petites et moyennes tailles dans cette partie de la Mer Baltique, un poids total limité ou encore précédant un navire brise-glace entre Novembre et Mars. Les équipements très spécifiques constituent ainsi une limite quant à la possibilité de naviguer. Kaliningrad devient donc un relais capital pour le transport des marchandises et diversifie très fortement ses capacités portuaires en bénéficiant d’un statut de Zone économique spéciale. En 2004, l’adhésion des trois États baltes à l’Union européenne change une nouvelle fois la donne. La Russie possède désormais des frontières directes avec l’Union et voit s’échapper la partie Nord de son ancienne zone d’influence. Désormais entourée par des Etats membres de l’UE, l’enclave de Kaliningrad devient un emplacement géographique capital pour la Russie. Son positionnement au sud de la Mer Baltique permet ainsi à la Russie de ne pas être contrainte par le rythme des saisons ainsi que de garder un pied dans cette Mer qu’elle a longtemps dominée de sa présence.

Le dilemme du Nord Stream II dans la Baltique

Le Président Vladimir Poutine a réagi le 15 décembre à l’élection présidentielle américaine de Joe Biden en le félicitant pour sa victoire. Mettant en doute le système de vote américain et après le vote du Collège électoral, il affirme son envie de collaborer avec le futur président et de réussir à résoudre les divergences qui opposent les deux Etats.

Parmi ces divergences, l’une d’elle apparaît décisive dans la Baltique : le projet Nord Stream II, visant à acheminer du gaz russe directement vers l’Allemagne. Possédant un quart des ressources mondiales, la Russie est le premier fournisseur de l’UE en matière de gaz et le deuxième en matière de pétrole. Néanmoins, ce projet divise. La Pologne, l’Ukraine ou encore les trois États baltes se positionnent contre l’installation d’un tel gazoduc. En effet, celui-ci ne ferait que rendre les États européens plus dépendant du gaz russe et inciterait la Russie à contourner les gazoducs transitant par l’Ukraine (recréant ainsi la peur de coupures de gaz comme celles ayant eu lieu entre 2008 et 2014). Pour cela, ces derniers tentent de diversifier leur production autour du gaz liquéfié américain ou encore des productions plus « locales » avec du gaz norvégien. 

Les travaux qui étaient à l’arrêt depuis 2019 ont cependant repris en décembre 2020 et ce à l’approche de l’investiture de Joe Biden le 20 janvier 2021. A l’époque, l’Administration de Trump avait imposé de nombreuses sanctions contre la Russie et les entreprises européennes impliquées dans le projet. Par peur de voir le projet définitivement bloqué suite aux annonces du futur président américain qui ne le soutient pas non plus, Kaliningrad a permis notamment de stocker et d’acheminer une partie des tuyaux qui serviront à finir le gazoduc avant le 20 janvier prochain.

 

Une zone militarisée stratégique sur le continent européen

Autrefois considérée comme un « zone grise » en Europe, servant la corruption et de nombreux trafics, l’enclave de Kaliningrad à durant longtemps été exclusivement réservée à des infrastructures militaires, les citoyens russes ne pouvant eux-mêmes pas y avoir accès. En 1991, l’heure est au changement. Si la petite Russie souhaite bénéficier d’une zone économique spéciale et commercer avec son nouveau voisinage, il est nécessaire de transformer Kaliningrad afin de favoriser les échanges commerciaux.

En 2007, les relations entre la Russie et les États membres de l’UE se dégradent. Après la cyberattaque ayant eu lieu à la suite du déplacement d’un mémorial dédié aux soldats soviétiques à Tallinn, le système informatique estonien est entièrement paralysé. Cette attaque renforce alors la prédominance russe dans la zone baltique ainsi que sa puissance. En réponse, l’UE décide de déployer des boucliers antimissiles en République Tchèque et en Pologne tandis que l’armée américaine s’installe en Pologne et en Roumanie. La crise ukrainienne de 2013-2014 annonce également un deuxième tournant des relations entre la Russie et l’UE. Foncièrement opposée à l’annexion de la Crimée par la Russie et au référendum de 2014, l’Union déclenche une série de mesures coercitives en réponse à cet acte d’agression. C’est à ce moment-là que l’enclave de Kaliningrad joue un rôle à nouveau prédominant dans la géostratégie russe. Située sur le continent européen et entourée par des États membres de l’UE, le redéploiement d’un arsenal militaire et les nombreuses manœuvres menées par l’armée sur ce territoire deviennent alors un véritable synonyme de puissance face à la dégradation de leurs relations. L’opération ZAPAD au sein de l’enclave, visant le déploiement de missiles tactiques nucléaires mais également des forces armées terrestres et navales, tend à démontrer la puissance et la force de la Russie dans cet espace géographique. Ainsi, la portée des missiles s’étend du milieu de la Pologne, en passant par l’île de Gotland et une partie de la Norvège, jusqu’au Nord de la Lituanie. Kaliningrad devient ainsi le lieu privilégié de stockage d’un arsenal militaire toujours plus important dans l’optique de contrer l’OTAN qui s’est peu à peu installée dans chaque pays du pourtour baltique.


Un avant-poste contrôlé...

La question du statut de Kaliningrad n’a pas une seule fois été remise en question. Bien que certains mouvements aient poussé vers l’ouverture de cette enclave au reste du monde et particulièrement à l’Europe, il n’est pas question pour le Kremlin de laisser cette partie de son territoire si précieuse voler de ses propres ailes. Ainsi, l’activité économique de l’Oblast reste malgré tout entravée par les droits de douane et les taxations aux frontières extérieures de l’Union et elle conserve son rôle de « laboratoire des relations européennes » qui s’avère primordial dans un contexte où la Russie est de plus en plus pointée du doigt pour des actes de sabotage, de cyberespionnage ainsi que de relations douteuses. 

...dans une Russie pointée du doigt

En outre, les relations entre la Russie et l’Union européenne ne sont plus au beau fixe et les intérêts tendent à diverger. L’enclave de Kaliningrad apparaît ainsi un véritable repère stratégique contre l’Union et l’OTAN. Mais récemment, un autre État ne semble plus vouloir laisser le Président Poutine dicter et imposer sa conduite des relations internationales. A la suite des élections américaines ayant eu lieu en novembre dernier, il apparaît que la future Administration Biden n’est pas plus encline à apaiser les relations avec la Russie. Les récentes déclarations de Joe Biden tendent à confirmer qu’il ne restera pas inerte face à Vladimir Poutine, accusant ce dernier de se trouver derrière la cyberattaque qui a frappé l’Administration américaine en décembre dernier. L’Oblast de Kaliningrad représente ainsi, comme ce fut le cas autrefois, un véritable territoire d’influence et de démonstration de force, pour une Russie qui, malgré sa position de force, tend à voir des oppositions se lever toujours plus à l’Ouest. 

 

[1] Tétart, Frank. « Un avant-poste stratégique : la raison d’être de Kaliningrad », Stratégique, vol. 121-122, no. 1-2, 2019, pp. 149-167.

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