2020 : une année de challenges pour l’Espagne

2020 : une année de challenges pour l'Espagne

Si un peu de calme après les répétitions électorales de ces dernières années aurait été le bienvenue, 2020 n’a malheureusement pas été de tout repos du côté espagnol. Lorsqu’on fait le bilan, plusieurs crises ont touché l’Espagne, mais nous n’en retiendrons que trois dans ce développement : la crise migratoire aux Canaries, la crise sanitaire de la Covid-19 et les conséquences du Brexit pour l’enclave britannique de Gibraltar.


Une crise migratoire inédite dans les îles Canaries

Une quinzaine d’années après la “crise des cayucos”, environ 18 000 migrants sont arrivés dans les îles des Canaries en 2020, dont 8 000 seulement en octobre et novembre. Cette arrivée massive de fin d’année est 12 fois plus importante que celle observée l’année dernière à la même période selon le Ministère de l’Intérieur espagnol.

Mais pourquoi une telle augmentation ? Tout simplement car les crises se sont enchaînées en 2020 : pandémie de Covid-19 avec des conditions de vie difficiles en raison de la crise sanitaire, guerre civile au Mali, augmentation des contrôles en Méditerranée ces dernières années… Tout cela rend donc cette route migratoire attractive et plus sûre, en apparence, pour atteindre l’Espagne et par conséquent l’UE et l’espace Schengen. Les migrants empruntant cette route sont principalement originaires du Maghreb, de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Certains, notamment d’origine algérienne et marocaine, profitent d’ailleurs de la pandémie pour tenter le voyage. En effet, les frontières étant fermées pour limiter la propagation du virus, les autorités espagnoles sont dans l’incapacité de les renvoyer automatiquement dans leur pays malgré les accords d’extradition signés.

Un plus grand nombre d’arrivées entraîne donc rapidement des capacités d’accueil largement dépassées. Les migrants tout juste débarqués sur les côtes espagnoles se voient entassés, comme dans le port d’Arguineguín, où de nombreuses ONG telles qu’Human Rights Watch dénoncent des conditions de vie inhumaines et insalubres, ainsi que des violations répétées des droits fondamentaux.

Pour faire face à cela, l’Espagne a agi dans l’urgence en mettant en place un programme d’aide de 12,4 millions d’euros. Le Ministère de l’Intérieur et le Ministère de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations ont notamment annoncé l’assemblage de camps temporaires ainsi que l’achat de fournitures nécessaires. Fin 2020 le ministre de l’Inclusion, José Luis Escrivá, a annoncé l’installation de tentes d’urgence pour permettre l’accueil de 7000 migrants, un dispositif annoncé comme temporaire dans l’attente de l’aménagement d’autres sites. De nombreux migrants ont également été redirigés vers des hôtels vides, en raison de la pandémie, pour désengorger les lieux d’arrivées. Cependant, on remarquera que les transferts de migrants vers la péninsule, demandés par le président du gouvernement régional Ángel Victor Torres, ont été rejetés par le ministre de l’Intérieur espagnol, Fernando Grande-Marlaska.

Mais quand est-il de l’aide européenne ? Côté français, le secrétaire d’État aux Affaires européennes Clément Beaune a annoncé que “l’Europe [devait] favoriser « une politique de retours » en cas de migration illégale établie”, sans pour autant fournir de détails sur la manière de procéder. Les pays d’arrivée de migrants sont donc laissés seuls face à ces flux migratoires, la solidarité européenne paraissant assez lointaine… Ce problème n’est pas nouveau et a donné lieu en novembre 2020 à la signature d’une lettre adressée aux responsables de l’UE, où l’Espagne, l’Italie, la Grèce et Malte ont dénoncé et estimé insuffisante la solidarité entre les 27 Etat membres sur cette question. Affaire à suivre…

 

Une gestion disparate de la pandémie de la Covid-19

Avancée comme l’une des raisons favorisant cette crise migratoire vers les îles Canaries, la pandémie a également fait de nombreux dégâts en Espagne comme partout en Europe. La gestion de la crise sanitaire de la Covid-19 a été, et reste encore aujourd’hui, très compliquée pour nos voisins espagnols qui ne dénombrent pas moins d’environ 54 000 décès à ce jour. 

Comme bon nombre de dirigeants, Pedro Sanchez n’a pas échappé à la critique sur sa façon de gérer la crise. En effet, la situation en Espagne, déjà assez tendue depuis la motion de censure de 2018 et les répétitions électorales de 2019, ne s’est pas adoucie avec la crise sanitaire. Accusé à la fois d’inaction et d’interventionnisme par la droite, Pedro Sanchez a toutefois réussi à faire voter sa loi de finance pour 2021 grâce à sa coalition PSOE-Podemos ainsi qu’au soutien de certains membres de Ciudadanos et même de la gauche indépendantiste catalane et d’une formation basque. Un exploit quand on sait que les deux lois de finances précédentes ont dû être retravaillées avant de pouvoir être adoptées courant janvier. Intéressante également car elle prévoit une partie sur la consolidation du système de santé espagnol, bien nécessaire en cette période de crise.

Mais si l’on regarde plus en détail, cette gestion de la crise sanitaire est souvent présentée comme erratique, difficile à suivre. Une raison à cela : le choix fait d’une gestion décentralisée laissant beaucoup de libertés aux Communautés Autonomes, malgré quelques “standards” qui restent à respecter pour garantir une certaine uniformité, comme le début du couvre feu entre 22h et minuit pour tout le monde. Cependant, ces variations d’une région à l’autre restent compliquées à comprendre, surtout pour nous qui observons cela de l’extérieur. Par exemple, la Communauté de Madrid impose un couvre feu de 23h à 6h et les restaurants doivent fermer à 22h alors qu’en Catalogne le couvre feu est de 22h à 6h, renforcé par un confinement municipal qui interdit de sortir de sa commune de résidence sauf pour motif impérieux (rendez-vous médical, cours à l’université…). En Andalousie, il a été fait le choix de confiner les provinces et même certaines municipalités fortement touchées. Difficile à suivre… Pour le professeur de sciences politiques à l’université Carlos-III, Pablo Simon, “Le gouvernement a […] été échaudé par la première vague et le manque de loyauté des communautés autonomes. Et il sait qu’il est de toute façon démuni pour faire exécuter ses décisions, puisque la gestion de la santé a été entièrement décentralisée… “.

Dans tous les cas, les espagnols doivent se préparer comme nous à une troisième vague épidémique en ce début 2021. Pour l’instant, un nouveau confinement généralisé comme celui qui a pris fin en juin ne semble pas d’actualité, malgré la demande de certaines Communautés Autonomes. Le ministre de la Santé, Salvador Illa, a annoncé début janvier la mise en place de restrictions locales ainsi que la poursuite du plan de vaccination. La gestion de la crise semble donc poursuivre sur cette voie “décentralisée”…

 

Gibraltar : le quasi oublié du Brexit

Difficile de parler de la fin 2020 sans mentionner le Brexit. Si un accord a été trouvé le 24 décembre dernier, éloignant le tant redouté “no deal”, la question de l’enclave britannique de Gibraltar n’a pas été si simple à résoudre. Longtemps passé sous silence dans les médias face à la question de la frontière irlandaise ou des quotas de pêche, le sort de Gibraltar a été expressément exclu de l’accord conclu entre Bruxelles et Londres, afin de permettre aux concernés de régler la question de manière bilatérale.

Mais quelle importance revêt la question de Gibraltar ? En tant qu’enclave britannique sur le sol espagnol, un Brexit dur aurait eu pour conséquence de rétablir une frontière physique entre le Royaume-Uni et l’Espagne, chose impensable lorsque l’on sait que pas moins de 15 000 travailleurs frontaliers traversent cette frontière chaque jour. Certes nous ne sommes pas sur des problématiques aussi sensibles que celles relatives à la frontière irlandaise, mais un accord reste indispensable surtout lorsque l’on sait que les 33 000 britanniques vivant à Gibraltar ont voté à 96% pour le “remain” lors du référendum de 2016.

Finalement, Madrid et Londres ont fini par trouver un accord provisoire le 31 décembre dernier, sauvant “le Rocher” d’un “no-deal” quelques heures seulement avant l’entrée en vigueur du Brexit. Cet accord a été salué par les chefs de gouvernements respectifs, Boris Johnson et Pedro Sanchez. Selon la ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha González Laya, le compromis trouvé permettra de maintenir la liberté de mouvement à la frontière grâce à une application des accords de Schengen à l’enclave de Gibraltar d’ici 6 mois. En attendant, durant cette période de transition, chacune des parties s’efforcera de « fluidifier » les passages, dans l’intérêt de tous. 

Cependant, Gibraltar n’étant pas un Etat souverain, il ne peut donc pas être membre de Schengen comme le sont par exemple l’Espagne ou la France. Au final, c’est l’agence Frontex qui effectuera les contrôles aux frontières extérieures pendant la période de mise en œuvre de l’accord, l’Espagne quant à elle restera toutefois responsable du respect du code Schengen. En bref, les agents de Frontex sur le terrain devront rendre des comptes aux autorités espagnoles et justifier l’octroi des visas aux frontières extérieures. Pourquoi avoir opté pour une telle décision ? Pourquoi ne pas avoir confié la fonction douanière directement à l’Espagne ? Pour la simple et bonne raison que les britanniques trouvaient cela inacceptable, ce qui a d’ailleurs entraîné de nombreux débats. Les autorités respectives ont donc décidé de se rejoindre à mi-chemin, avec l’inclusion de Frontex dans l’équation pendant la période transitoire. Cet accord provisoire s’appliquera pendant 4 ans, avant la ratification d’un traité entre le Royaume-Uni et l’Europe.

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2020 reste donc une année difficile pour la péninsule ibérique, qui accueille 2021 avec de nouveaux projets de transformation du pays et une volonté d’endiguer la pandémie de la Covid-19. En souhaitant à nos voisins hispaniques un avenir pour 2021 moins couvert que les rues enneigées de Madrid en ce début d’année…

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