L’accord UE-Chine : une chance pour l’Europe ?

L’accord global sur les investissements entre la Chine et l’UE : une chance pour l’Europe ?

L’actualité européenne fut très riche en cette fin d’année 2020 marquée par la Covid. Nous avons en effet eu droit pour Noël à un accord inespéré sur le Brexit entre le Royaume Uni et l’Union européenne (UE) après un nombre incalculable de reports. Cependant cet événement a occulté un autre accord important sur les investissements (bien que de principe) qui fut signé 5 jours plus tard le 30 décembre, entre la Chine et l’UE, pour une ratification dans les deux ans après une longue finalisation juridique et technique. Et là où les négociations pour le Brexit avaient commencé en 2016, celles avec la Chine duraient depuis 2013.

La Chine est un partenaire vital pour l’UE. Considérée par beaucoup comme la future première puissance économique mondiale, la Chine est, selon Eurostat, le deuxième partenaire commercial de l’UE en 2018 après les Etats-Unis (15% des biens échangés dans le commerce extra-UE) et aurait investi entre 2010 et 2019 près 150 milliards d’euros sur le Vieux Continent. Cependant, la Chine est également critiquée en raison de ses pratiques anti-concurrentielles causant par exemple la mort prématurée du marché des panneaux solaires européens à cause de produits ultra-subventionnés se vendant jusqu’à 30% moins cher que les produits européens. En 2017, les deux tiers des investissements chinois en Europe étaient réalisés par des entreprises financées par l’Etat Chinois alors que les règles de concurrence communautaires interdisent aux entreprises européennes l’accès à l’argent public. Dans le même temps le groupe chinois de télécommunications Huawei a atteint une part de marché de plus de 40 % en Europe, alors que ses concurrents européens Ericsson et Nokia combinés détiennent péniblement 11 % en Chine. On observe donc une véritable asymétrie entre la Chine et l’UE. De plus, la Chine, de par ses nombreuses acquisitions symboliques comme le port grec du Pirée et l’industriel allemand Kuka (fabricant de robots industriels) fait peur. En 2019, 14 ports d’Europe comptaient déjà un actionnaire chinois et dans 6 d’entre eux, il est l’actionnaire majoritaire pour garantir à la Chine un accès pour ses futures routes de la soie. Ces acquisitions, facilitées par la crise économique de 2008 et  couplées au soutien de dirigeants européens de tous bords politiques, font désormais craindre une trop grande dépendance vis-à-vis de la Chine voire même une perte de souveraineté dans certains secteurs stratégiques. Viennent ensuite les nombreuses atteintes aux droits de l’Homme reprochées à la Chine qui devrait selon certains amener une réponse plus ferme de l’UE vis-à-vis de son partenaire économique au nom du respect de ses principes et de ses valeurs.

Il sera donc intéressant de se pencher sur la nature de cet accord pour d’une part expliquer son contenu et ensuite évoquer les enjeux gravitant autour pour répondre à notre question : cet accord représente-t-il vraiment une chance pour l’Europe ?

 

Un changement de paradigme pour les européens

S’il est difficile de se prononcer directement sur le contenu de l’accord, étant donné que celui-ci est encore secret, les nombreuses déclarations des chefs d’Etat notamment celles du couple franco-allemand témoignent d’un changement de paradigme dans la continuité de la déclaration de la Commission qui avait en 2019 considéré la Chine comme « un rival systémique ». Fini le temps de l’insouciance et de la naïveté, place désormais au pragmatisme et à la prise de conscience. Quand en 2001, les européens soutenaient la Chine pour qu’elle intègre l’OMC et libéralise son économie, l’heure est aujourd’hui au constat (un peu amer) que la Chine est encore loin d’avoir ouvert son marché comme prévu. Alors qu’en 2016, la Commission européenne proposait un mécanisme de surveillance des investissements étrangers (FDI : Foreign Direct Investment) rejeté quasi-unanimement par les Etats membres, ce fut un tout autre discours qui fut servi à l’occasion de la conclusion de ces négociations où les européens ont fait front pour demander à la Chine plus de contreparties dans le domaine des investissements.

Les principaux points évoqués dans cet accord sont les suivants : garantir aux investisseurs de l’UE un meilleur accès à l’économie chinoise ; permettre aux entreprises de l’UE d’acquérir des entreprises ou d’en créer de nouvelles dans des secteurs clefs de l’économie chinoise comme le secteur des services cloud, les services financiers, les services de santé privés, les services environnementaux, ainsi que le transport maritime et aérien international ; contribuer à la mise en place de conditions de concurrence équitable pour les entreprises de l’UE en Chine et enfin permettre la mise en œuvre effective et transparente du règlement des différends. A tout ceci vient s’ajouter un volet environnemental bienvenu où la Chine s’engage à mettre en œuvre de manière effective l’accord de Paris sur le changement climatique.

Un autre point essentiel de l’accord marquant le renouveau de la position européenne vis-à-vis de la Chine concerne le respect des droits humains. Suite au scandale de l’exploitation des Ouighours dans la province du Xinjiang depuis 2014, les européens ne pouvaient plus rester aveugles. La Chine s’est ainsi engagée à mettre en œuvre de manière plus efficace les conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) qu’elle a ratifiées. De même, la Chine a accepté de déployer des efforts continus et soutenus pour ratifier les conventions fondamentales de l’OIT sur le travail forcé (reconnaissant ainsi de fait que le travail forcé existe bel et bien en Chine). Cela dit, tous ces engagements sont loin de susciter un complet enthousiasme en Europe.

 

Un accord de principe sous le feu des critiques

La première critique vis-à-vis de cet accord soulevé par les détracteurs de ce dernier est de rappeler qu’il ne s’agit pour l’instant que d’un accord de principe avec la Chine qui ne garantit absolument pas la parole de cette dernière. L’intervention chinoise à Hong Kong en mépris du traité sur la rétrocession de Hong Kong ainsi que le manque flagrant de transparence quant aux origines de la pandémie de Covid-19 laissent craindre que les demandes européennes vis-à-vis de la Chine restent lettre morte notamment vis-à-vis des droits humains.

Un certain nombre de députés européens s’insurgent également contre un traité qu’ils jugent aberrant pour l’Europe et qui au contraire de ce qui est dit sera plutôt un avantage pour la Chine notamment face aux américains. Dans une chronique au journal Ouest France, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann critique un accord qui non seulement trahi les valeurs de l’UE en autorisant le commerce des produits issus de l’esclavage ouïghour mais rend l’UE encore plus dépendante vis-à-vis de la Chine à l’heure où la pandémie de Covid-19 a révélé à quel point les Etats membres pouvaient être démunis sans accès aux produits chinois (notamment les masques). Comme beaucoup, il ne signera pas ce texte en l’état ce qui risque de promettre des débats houleux au Parlement européen dont la ratification est indispensable pour valider l’accord.

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Au final que penser de cet accord de principe entre l’UE et la Chine ? Quoiqu’on en dise, la Chine est, et restera, un partenaire crucial dont l’UE ne peut pas se passer, surtout après 4 années Trump ayant mis à rude épreuve la relation entre la vieille Europe et les Etats-Unis, pourtant alliés historiques. L’UE doit s’imposer dans la mondialisation et se positionner comme un acteur à part entière dans la guerre économique que se livre la Chine et les Etats-Unis. La nouvelle administration Biden n’a pas manqué d’émettre des réserves sur cet accord entre chinois et européens mais cela montre que les pays membres savent prendre des initiatives et ne se contentent plus d’attendre la bénédiction de l’allié américain. Cependant, il ne faut pas croire qu’un simple accord de principe sera suffisant pour bouleverser les relations avec la Chine et mettre au pas un régime connu pour son intransigeance et sa fierté face aux puissances occidentales. Un diplomate anonyme cité par le journal Le Monde déclarait ainsi dans un élan de lucidité : « Il ne faut pas compter sur cet accord sur les investissements pour changer la Chine. L’accord, ce n’est qu’une pièce du puzzle. ». Le chemin sera donc encore long…

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