Vaccin contre la Covid-19 : un enjeu géopolitique plus qu’une nécessité sanitaire ?

Vaccin contre la Covid-19 : un enjeu géopolitique plus qu'une nécessité sanitaire ?

Le monde semble être revenu des dizaines d’années en arrière. Avec un retour presque généralisé de la Covid-19, la course au vaccin bat son plein, et les stratégies diplomatiques avec. « Courrier International » évoque : « la diplomatie de la fiole », comme si, au-delà de trouver un moyen de guérir des êtres humains, c’est dans une ère de « guerre froide » dans laquelle la Terre entière est entrée, et dont l’enjeu principal est le futur des relations internationales. Si la pandémie de la Covid-19 a apporté son lot de mauvaises nouvelles, la découverte de plusieurs vaccins, quoique discutables sur leur effet, a eu un rôle bien plus important qu’une simple solution à la crise sanitaire mondiale. C’est un véritable jeu d’influence qui se joue entre laboratoires, chefs d’Etats et organisations internationales. Seulement, aujourd’hui, les citoyens ont de plus en plus de mal à suivre. Entre mesures contradictoires, ou tout du moins floues, campagnes de vaccinations politisées, et questions de diplomatie mondiale, chacun se fait sa place selon ses propres buts et besoins. A l’instar de la Chine et des Etats-Unis, la Russie et l’Union européenne, ont aussi une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. L’enjeu sanitaire semble presque avoir disparu au profit d’une course dont le gagnant ne serait pas celui que tout le monde attend.

 

Une « Guerre Froide » des vaccins

Dans son dernier numéro, « The Spectator » titre “Vaccine Wars” . Plus qu’une simple recherche d’un remède à la maladie qui touche toute la planète depuis plus d’un an maintenant, c’est une véritable guerre qui se déroule sous nos yeux.  C’est à qui aura le meilleur vaccin, le plus efficace, le plus rapidement, et quel laboratoire, quelle association politique, quel État, finira la course en tête ? Alors qu’habituellement la recherche d’un vaccin peut prendre jusqu’à plusieurs années, on espérait dès les premiers mois de la pandémie en trouver un en moins d’une année. C’est presque chose faite puisque la distribution des premières doses a débuté en décembre et une large campagne de vaccination se tient depuis janvier un peu partout dans le monde. Pour autant, on ne peut pas dire que les Etats fassent preuve d’un multilatéralisme exemplaire. Au contraire, à ce jeu, c’est plutôt le chacun pour soi qui prime, mais est-ce vraiment efficace ? Il est encore un peu tôt pour en tirer des résultats probants, mais l’individualisme a rarement fait ses preuves lorsqu’ une grande partie de la population mondiale a été touchée. Surtout que certains pourraient vite se trouver lésés. A l’heure actuelle, ce sont les puissances mondiales qui gardent la main : les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Royaume-Uni sont pour le moment les seuls à proposer un vaccin, et à le distribuer.  Les autres sont dans l’attente, mais essaient de garder un avantage stratégique futur.  On reste dans de vieux mécanismes géopolitiques : des pays occidentaux qui créent leurs propres vaccins et se les redistribuent d’une part, et la Chine et la Russie qui tentent de se faire une place de choix au sein de la stratégie mondiale, et de redorer leur image auprès des autres pays. Certains Etats, comme le Royaume-Uni, savent  aussi que l’enjeu de la livraison des vaccins est primordial. Boris Johnson doit montrer qu’il est encore fort politiquement, malgré son départ de l’Union européenne: il a une carte à jouer alors que l’UE est en difficulté et fait face à une pénurie de vaccins. Apparaît alors une sorte de « nationalisme des vaccins », qui va de pair avec cette guerre géopolitique qui se joue entre Etats. Cela met à mal la confiance des citoyens envers leurs gouvernements,  mais aussi parfois envers les organismes de santé. Un problème quand on sait que la vaccination est aussi un enjeu principal du point de vue de la santé économique des Etats.

 

Comme une opération marketing

Depuis quelques mois, ceux qui marquent des points sont les pays qui adoptent les meilleures stratégies de communication dans leurs campagnes de vaccination. Jusque-là, pour les agences de santé telles la FDA aux Etats-Unis et l’OMS, la vaccination est LE geste barrière le plus efficace face à la pandémie qui connaît un retour fracassant dans de nombreux pays. Les gouvernements s’attellent à montrer l’importance de se faire vacciner pour enfin retrouver un semblant de vie normale, une économie moins chahutée, et une organisation mondiale plus structurée. Pour cela, plusieurs types de stratégies sont mises en place. Le but ? Que le peuple regagne confiance en ces dirigeants malgré une gestion pas toujours unanime de la crise et une rapidité de la découverte des vaccins qui fait lever les sourcils de nombreux citoyens à travers le monde. On a tous vu un président ou un premier ministre se faire vacciner en direct. Le dernier en date est Olivier Véran, ministre de la santé, qui s’est affiché dans les médias pour prouver que ces vaccins sont bel et bien non dangereux. Une des nombreuses stratégies pour gagner l’approbation de la population. Les médias sont plus que jamais essentiels pour les Etats, mais donnent à cette campagne de vaccination des airs de communication marketing : in fine, le peuple est un ensemble de « consommateurs » à qui il faut vendre « un produit » pour « le bien commun » et la prospérité de la Nation.  Or, plusieurs études américaines et européennes ont démontré que plus la politique s’immisçait dans des affaires telles que celles liées à la santé, à l’humanité de chacun, moins le peuple avait confiance et prenait du recul. Et ce, peu importe le bord politique qui vanterait la vaccination. C’est sans parler des divers groupes « anti-vaccins » qui pullulent depuis plusieurs années, et que de nombreux scientifiques craignaient dès les premiers cas affectés par la Covid-19. Beaucoup sont accusés de proférer des fausses informations et de profiter de la crise sanitaire et politique pour installer le doute au sein des populations. Dans les faits, c’est bien plus complexe et il est beaucoup ardu de percevoir le réel impact qu’ils ont aujourd’hui. Evidemment, pour faire face aux obstacles d’une baisse de la proportion de l’adhésion à la vaccination, des techniques non politiques sont prévues. Mettre en avant qu’il existe qu’un ennemi commun, le virus, pour favoriser l’esprit de communauté ; créer de l’empathie, on le fait pour soi mais aussi pour les autres, identifier des regrets potentiels…etc Au-delà du souhait d’enrayer l’épidémie, et d’abaisser le nombre de morts au plus vite, le vaccin a une utilité bien plus large. Pour exemple, le vaccin Pfizer, arrivé très rapidement grâce au programme américain « warp speed » est aussi l’œuvre d’un partenariat avec la start-up allemande BioNtech. Angela Merkel n’a pas manqué de le préciser dernièrement lors du forum de Davos, fin janvier. Les chefs d’Etats savent pertinemment que se jouent aujourd’hui, la politique internationale de demain.

"Vaccine nationalism is almost certain to win out over vaccine multilateralism." [1]
Richard N. Haas
President du “Council of Foreign Relations”

Le vrai enjeu ? C’est l’après !

« On voit bien que cette rivalité stratégique a un parfum de Guerre froide. Le fait que la Russie ait appelé son vaccin ‘Spoutnik’ est tout sauf un hasard. […] Alors qu’il y avait un discours sur le vaccin ‘bien commun’, les Occidentaux ont acheté 90 % des doses des deux vaccins américains. Cela laissera des traces et de la rancœur dans les pays du Sud. ». Pascal Boniface exprime ici pour France 24 ce qui attend le monde après la pandémie, après les vaccins, quand les Etats devront « reconstruire » leurs pays mais aussi leurs relations internationales. L’un des enjeux principaux pour eux est de maintenir les liens qu’ils ont construits, quitte même à en créer d’autres, et profiter pour étendre leur influence. C’est ce que fait la Chine, l’Union européenne, et la Russie notamment. Quand on regarde de plus près, cela permet aussi de comprendre ce qui lient certains pays entre eux, et ce qu’ils cherchent à obtenir par la suite. L’Algérie a confirmé ses liens étroits avec la Russie en commandant en masse le vaccin Sputnik V ; les deux pays sont même en discussion pour permettre la production du vaccin sur le sol algérien, en contrepartie d’un « transfert de technologie”. Coincée, l’Ukraine avait un choix compliqué à faire : en conflit tendu, impossible d’accepter le vaccin russe, mais elle n’a pas pu non plus se tourner vers le rival américain, Trump ayant interdit l’exportation du Pfizer, c’est donc la Chine qui l’emporte.  La Russie a d’ailleurs imposé son influence sur un certain nombre de pays dits « du Sud », que les occidentaux négligent en ce moment, notamment en Afrique en en Asie du Sud. La  Chine opte pour une stratégie similaire : elle a fourni le Brésil, l’Indonésie et les Émirats arabes unis, et a des vues sur l’Argentine, le Chili ou la Turquie. Sans compter certains pays africains comme le Botswana, le Maroc ou la RDC. Elle n’oublie pas pour autant son pourtour géographique comme la Thaïlande ou même l’Indonésie. Cette dernière pourrait surprendre étant donné la forte population musulmane et les polémiques persistantes sur les camps Ouïghours, mais qui serait un moyen tout trouvé pour nier ces critiques islamophobes. D’autant que souvent, la Chine ne demande rien en retour, et augmente son « capital sympathie ». Ce soft power que les deux Etats s’activent à développer aura sans aucun doute un retentissement certain dans l’avenir. Beaucoup garderont en tête leur influence, leur « générosité » et décrieront l’attitude des Etats-Unis et même de l’Union européenne qui font preuve de bilatéralisme tout au plus, oubliant presque le reste du monde. Chacun choisit son allié dans l’espoir qu’un retour de faveur, et que d’autres alliances, puissent naître une fois la pandémie endiguée. Ils tentent aujourd’hui de reprendre la main sur le jeu de la gouvernance globale, et dans cette partie n’importe quelle stratégie est bonne à mettre en place ; encore faut-il que les populations acceptent de jouer au même jeu, quitte à abattre ses propres cartes…

"Global governance comes in all shapes and sizes. What is essential is that it comes. The lives of millions, the economic welfare of billions, and social stability everywhere hang in the balance. Continuing this national-level approach to a vaccine is a recipe for disaster. Only a handful of countries will be able to produce viable vaccines. The approach must be global. The reasons are not just ethical and humanitarian, but also economic and strategic, as global recovery requires collective improvement" [2]
Richard N. Haas
President du “Council of Foreign Relations”

[1] Le “nationalisme des vaccins” va très certainement l’emporter sur le “multilatéralisme du vaccin”.

[2] « La gouvernance globale se présente sous des formes très diverses. Ce qui est essentiel, c’est qu’elle existe. Sont en jeu la vie de millions, le bien-être économique de milliards, et une stabilité sociale générale. Garder une approche à l’échelle nationale du vaccin est une formule qui conduira à la catastrophe. Seulement une poignée d’Etats pourront produire des vaccins viables. L’approche doit donc être globale. Les raisons ne sont pas juste éthiques ou humanitaires, mais aussi économiques et stratégiques, car la reconstruction internationale demande une amélioration et une action collective. »

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