Après des années de tensions, quel avenir pour la relation OTAN- Turquie ?

Après des années de tensions, quel avenir pour la relation OTAN-Turquie ?

La Turquie doit-elle sortir de l’OTAN ? Après des années de tensions, nombreux sont les médias et les spécialistes qui s’engagent à questionner la pertinence de la présence turque au sein de l’Alliance Atlantique. Dans une interview donnée à la chaîne de télévision « LCI » en octobre 2020, l’ex-Président de la République française François Hollande posait lui-même la question de la présence de la Turquie au sein de l’OTAN au vu des événements de ces derniers mois. Il est vrai qu’au regard de l’actualité, la liste des sujets de frictions s’allonge peu à peu à l’image de l’intervention turque en Syrie contre les Kurdes en 2019, de l’achat de missiles antiaériens S-400 à la Russie ou plus récemment des tensions en Méditerranée Orientale avec la Grèce et la France. Plus globalement, l’attitude de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan interroge sur la compatibilité de ce comportement vis-à-vis de son statut d’allié et de la préservation de l’unité de l’Organisation. Mais il ne faut pas pour autant se méprendre, malgré la multiplication des divergences, la relation OTAN-Turquie, bien qu’elle soit extrêmement complexe, repose sur une interdépendance solide et ancienne empêchant pour le moment toute possibilité à court terme d’être remise en cause. 


La Turquie, un allié historique en proie à des changements politiques significatifs

C’est dans le contexte bien particulier de la Guerre Froide que la Turquie rejoint l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord en 1952, principalement dans le but de se protéger de la menace soviétique. Du côté des alliés, cette nouvelle adhésion est une aubaine du fait de la position stratégique avantageuse du territoire turc. Située à l’intersection de trois continents, cette zone géographique permet en effet de contrôler les détroits du Bosphore et des Dardanelles donnant accès à la Mer Noire mais également de servir de plateforme d’influence sur le Moyen-Orient, zone à la base très éloignée des membres fondateurs. Mais alors que la politique étrangère turque semble parfaitement correspondre aux exigences d’une alliance avec les États-Unis et d’une participation à l’OTAN, les premières ombres vont venir noircir le tableau, notamment du fait des relations houleuses qu’entretient la Turquie avec son voisin grec, héritées de la période ottomane. L’invasion de Chypre en 1974 est alors l’une des premières difficultés auxquelles fait face l’OTAN avec son membre turc. Mais les rapports entre l’organisation internationale militaire se tendent progressivement depuis l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan, nommé Premier Ministre en 2003, puis élu Président en 2014. Au départ favorable à une politique libérale en lien avec une hypothétique adhésion à l’Union européenne, la politique étrangère du nouvel homme fort de la Turquie va peu à peu délaisser l’Occident au profit d’une politique d’influence auprès des pays musulmans. Pour illustrer ce revirement, le rapport 2020 de la Commission de Bruxelles constate amèrement que « La politique étrangère de la Turquie est de plus en plus en contradiction avec les priorités de l’Union Européenne ».

Certains observateurs, à l’image du professeur Edward Wastnidge, considèrent alors la politique étrangère d’Erdoğan comme un « néo-ottomanisme ». Celui-ci n’hésite en effet plus à rappeler régulièrement la grandeur passée de l’Empire ottoman à travers ses discours et ses commémorations de victoires militaires. Un retour assumé de l’Islam au sein de l’État comme ciment de la nation est également à relever. Bien loin des grandes politiques de sécularisation entreprises par Mustafa Kemal, Erdoğan fait aujourd’hui appel à un véritable islamo-nationalisme. L’Islam, qui a contribué en grande partie à unifier l’Empire ottoman durant de nombreux siècles, fait donc sa réapparition après un XXe siècle placé sous le signe de la laïcité. Désormais, Erdoğan ambitionne de faire de la Turquie le grand leader du monde sunnite après avoir été une exception laïque dans le monde musulman et un allié précieux de l’Occident. Seul pays musulman de l’OTAN, la Turquie est en plein glissement idéologique, l’amenant de plus en plus à vers une « théocratie autoritaire » en contradiction avec les standards promus par l’Alliance Atlantique. L’ensemble de ce modèle prôné par le gouvernement turc est véhiculé par un soft power particulièrement performant, notamment grâce au rôle des séries télévisées qui mettent en avant l’histoire des sultans ou encore à l’influence religieuse des imams turcs un peu partout en Europe. Cette forme de néo-ottomanisme se manifeste par la volonté expansionniste et l’attitude belliqueuse d’une Turquie cherchant à restaurer son cercle d’influence et bien décidée à remettre en question l’ordre occidental. Les dernières manœuvres militaires témoignent de cette dynamique et contribuent à tendre considérablement les relations avec l’OTAN. 

 

Une accumulation récente de tensions et de divergences

Depuis quelque temps déjà, les relations entre l’OTAN et la République turque semblent se détériorer à vue d’œil, allant même jusqu’à remettre en cause l’unité requise par l’Organisation. Ankara a en effet multiplié les entorses à la solidarité entre alliés et cela a eu pour conséquences d’atteindre la crédibilité de l’OTAN sur la scène internationale, poussant Emmanuel Macron à déclarer l’Alliance en état de « mort cérébrale ». L’offensive turque de 2019 en Syrie contre les milices kurdes alliées de la coalition anti-Daesh (dont font partie les États-Unis et l’OTAN) est clairement un premier exemple probant de la désunion otanienne et ce n’est pas le seul. L’un des sujets les plus brûlants de ces derniers temps reste l’achat et l’essai par la Turquie du système de défense antiaérienne et antimissile mobile russe S-400. Cette opération a été vécue comme une véritable trahison par les alliés d’autant plus que la Russie représente traditionnellement l’adversaire de l’Alliance Atlantique. En guise de représailles, la Turquie a officiellement été écartée en 2019 du programme de développement des avions furtifs américains F-35. Washington a justifié cette décision en mettant en avant le fait que les S-400 russes étaient susceptibles de percer les secrets technologiques des chasseurs. Le 14 Décembre dernier, les sanctions se sont alourdies puisque les États-Unis ont interdit l’attribution de tout nouveau permis d’exportation d’armes à l’agence gouvernementale turque chargée des achats d’armement. 

Mais la liste des sujets épineux ne s’arrête pas là. L’actualité a encore une fois montré que les récents agissements turcs allaient à l’encontre de la solidarité prônée par les alliés, notamment en Méditerranée. Les travaux d’exploration gazière menés par la Turquie dans les zones maritimes disputées avec la Grèce et Chypre ont été pendant de nombreux mois un sujet de crispation qui a même poussé la France à investir militairement les lieux. Un incident diplomatique majeur a même été frôlé puisqu’un navire militaire turc a menacé de frapper la frégate française Le Courbet qui patrouillait au large de la Libye. L’Elysée avait alors fait valoir que « On ne peut pas accepter qu’un allié se comporte comme cela, fasse cela contre un navire de l’Otan, sous commandement de l’Otan, menant une mission de l’Otan ». Cet évènement entrait d’ailleurs dans le contexte du conflit actuel libyen et plus particulièrement des accusations d’État occidentaux à l’égard de la Turquie, soupçonnée de violer l’embargo sur les armes pour soutenir le Gouvernement d’Union Nationale. Un autre point de tension avec des alliés de l’OTAN qui s’ajoute à une liste déjà bien longue…

 

L'OTAN et la Turquie, des acteurs interdépendants malgré les tensions

La participation de la Turquie à l’OTAN revêt donc une complexité particulière, d’autant plus que le contexte actuel de tension semble se déclarer sur tous les fronts. Cette situation amène alors de nombreux observateurs à reconsidérer la place de la Turquie au sein des alliés en lui demandant soit de s’aligner au reste du groupe soit tout simplement de quitter l’organisation qu’elle déstabilise par ses agissements. Mais il semble aujourd’hui évident que cette deuxième possibilité est à mettre de côté car malgré ces relations ambiguës, il n’est dans l’intérêt ni de l’OTAN, ni de la Turquie de mettre fin à cette coopération. Il ressort en effet que l’OTAN a besoin de la Turquie au regard de sa place prépondérante au sein des alliés, par sa contribution au budget de l’Organisation (7ème budget, 89,8 millions de dollars en 2018), par ses capacités militaires qui ne cessent de grandir (la deuxième armée de l’OTAN en effectif, avec 750 000 hommes) et surtout par son emplacement géostratégique unique. Une position permettant à la Turquie d’assurer le contrôle des détroits et d’être à proximité des grands enjeux sécuritaires actuels. La question migratoire n’est pas non plus à négliger puisque la Turquie retient sur son sol des millions de réfugiés, ce qui en fait une fois de plus un partenaire crucial pour l’Europe et donc pour l’OTAN. Lorsqu’en Septembre 2020 l’Ambassadeur de Turquie en France Ismail Hakki Musa s’exclame devant les sénateurs français « Imaginez l’OTAN sans la Turquie, vous n’aurez plus d’OTAN ! », il y a peut-être alors un peu d’exagération dans ses propos mais l’idée que l’OTAN s’en trouverait très affaiblie est indéniable. Les dirigeants de l’Alliance ont très bien compris qu’ils auraient plus à perdre qu’à gagner en excluant la Turquie et c’est pourquoi ils restent la plupart du temps modérés dans leur manière de gérer les divergences. 

D’un autre côté, la Turquie elle non plus n’envisage pas de quitter l’OTAN. Sa position géostratégique unique si chère aux occidentaux la place au milieu d’une zone extrêmement conflictuelle, que certains qualifient même de « poudrière ». Avec des voisins comme la Syrie, l’Irak ou encore l’Iran, la Turquie n’envisage aucunement de se séparer des avantages procurés par l’OTAN sur le plan sécuritaire et militaire. Pour Ankara, se mettre à dos l’OTAN risquerait de mener conjointement à un effritement des relations avec l’Union européenne. La question migratoire donne bien des garanties à la Turquie vis-à-vis de l’Union mais le pays ne peut se permettre de négliger sa relation avec son principal partenaire économique. 

La République turque et l’Alliance Atlantique disposent donc tous deux d’une nécessité de collaborer mutuellement tant ils sont des acteurs interdépendants sur le plan stratégique malgré toutes les tensions qui ont émergé ces derniers temps. Mais alors comment sortir de cette impasse qui guette les alliés ? La réponse se trouve peut-être dans l’élection de Joe Biden et donc par conséquent du départ de la Maison Blanche de Donald Trump. L’ex-président des États-Unis se disait en effet « grand fan » de son homologue turc Erdoğan et a fait preuve, pendant les quatre années de son mandat, d’une certaine forme de laxisme face aux agissements stratégiques ambigus de la Turquie à l’origine des tensions. De son côté, Joe Biden, qui avait qualifié le Président turc « d’autocrate » auprès du New York Times, compte bien se montrer beaucoup moins indulgent avec la Turquie et remettre l’unité de l’OTAN au centre de ses préoccupations. 

Premières conséquences de cette élection ou simple coïncidence ? La Turquie a commencé tout récemment à revenir sur l’utilisation du système de missile S-400 russe en accordant qu’elle ne pourrait en faire usage que très rarement et qu’elle était ouverte à toutes négociations. Dans la même dynamique, la Turquie semble jouer l’apaisement ces derniers temps sur de nombreux dossiers à l’instar de la reprise du dialogue avec les grecs à propos des ressources gazières, de l’apaisement (au moins en apparence) avec la France et de la visite du Ministre turc des affaires étrangères au siège de l’OTAN le 22 Janvier dernier. Peut-être est-ce là les signes d’un retour à l’unité otanienne après des années de tensions avec la Turquie ? Peut-être est-ce là une marche arrière d’Erdoğan pour combler son isolement progressif sur la scène internationale ? 

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