Brexit : une poudrière politique en Irlande du Nord ?

Brexit : une poudrière politique en Irlande du Nord ?

La procédure de Brexit entamée par le Royaume-Uni afin de quitter l’Union européenne marque quatre ans d’imbroglio sur la problématique de la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande. Le protocole Irlande/Irlande du Nord définit les relations que la province britannique entretiendra avec l’Union européenne et la Grande-Bretagne à la fin de la période de transition, le 31 décembre 2020.

Un sujet de discorde qui a été vivement débattu et qui a polarisé les critiques des syndicalistes nord-irlandais et des « hard brexiters ». En effet, une sortie de la zone européenne et du marché unique aurait signifié un retour des douaniers et des contrôles aux frontières. Une situation impensable qui aurait pu raviver de vives tensions et remettre en question l’Accord du Vendredi saint (Good Friday Agreement) qui est venu mettre fin à un conflit de 30 ans ayant vu périr 3500 personnes dont 1900 civils suite « Aux troubles ».[1] Cet accord historique conclu en 1998 entame un processus de pacification, toujours à l’heure actuelle, fragile. Il permet une dématérialisation de la frontière. Ainsi, à partir de cette date, les deux Irlande ont une frontière complètement ouverte permettant aux habitants des deux territoires de circuler librement et commercer tout en partageant un réseau électrique commun. 

Consciente des risques d’un « Brexit-dur », l’Union européenne, dans un premier temps, propose un « backstop » pour répondre aux spécificités de la province. Un mécanisme qui permet à l’Irlande du Nord de rester dans le marché commun. Avec ce système, la province serait restée alignée sur les normes européennes sanitaires et fiscales, ce qui aurait permis une libre circulation des biens, marchandises et personnes. Les partisans du Brexit arguent que le « backstop » doit être retiré de l’accord car cela reviendrait à maintenir l’Irlande du Nord au sein de l’Union européenne. Cette proposition de protocole sera d’abord refusée par la Première ministre britannique de l’époque Theresa May et les parlementaires qui y voient une volonté de couper l’Irlande du Nord du Royaume-Uni. Theresa May fera finalement demi-tour après de nombreuses tractations et une modification importante du filet de sécurité garantissant  le maintien de l’Irlande du Nord sous l’autorité de l’Union tout en évitant le rétablissement d’une frontière physique.

L’accord de retrait signé en novembre 2018 garantissait donc les acquis de l’Accord du Vendredi saint. Ce dernier est jugé inacceptable par le nouveau gouvernement de Boris Johnson qui est venu mettre  un terme à cet accord. À la place, un protocole modifié est proposé. L’Irlande du Nord sort de l’Union douanière européenne, au même titre que la Grande-Bretagne, après le 31 décembre 2020. Toutefois, la province reste alignée sur certaines normes sanitaires et fiscales du marché unique.

 

Du rififi sur les quais...

Cependant, même s’il n’y a pas de frontière rétablie entre les deux territoires, celle-ci a été déplacée en mer d’Irlande. Cela signifie que les produits importés en Irlande du Nord depuis la Grande-Bretagne font l’objet d’un contrôle. Depuis le 1er janvier 2021, les étalages vides sont devenus habituels dans les supermarchés nord-irlandais et entraînent la gronde des habitants de l’île. L’explication est simple, la fin de la période de transition post-Brexit a entraîné l’ajout de certaines formalités administratives pour les entreprises. Certaines ont temporairement décidé de ne plus approvisionner la province, et cela  depuis deux mois déjà. Le volume de fret importé en Irlande du Nord a chuté de 60 à 70% depuis le Brexit, des chiffres qui risquent d’être revus encore à la hausse si ces problèmes ne sont pas réglés dans les prochaines semaines.

La  situation s’envenime dès à présent puisque les unionistes et partisans du Democratic Unionist Party (DUP) n’ont pas hésité à menacer le personnel des ports de Belfast et de Larne, interrompant les inspections des produits alimentaires. Un personnel déjà sous tension après l’apparition, depuis l’entrée en vigueur du protocole, de graffitis hostiles à leur encontre. Le protocole est donc devenu une question très sensible au sein d’une communauté qui avait voté majoritairement pour le maintien dans l’Union européenne – 56%  choisissaient le « Remain » en 2016 – et se retrouve à présent de plus en plus isolée de la Grande-Bretagne.

Pour contester l’entrée en vigueur de ce protocole, le DUP a lancé une pétition qui a recueilli les 100 000 signatures nécessaires pour qu’elle soit examinée lors d’un débat au Parlement. Le DUP appelle à l’abandon du protocole en utilisant l’article 16 de ce dernier qui est un garde-fou permettant au Royaume-Uni ou à l’Union européenne de suspendre certaines dispositions de l’accord tout en ayant la possibilité de « prendre unilatéralement des mesures de sauvegarde appropriées en cas de graves difficultés économiques, sociétales ou environnementales ». La confusion extrême liée à la volonté de la Commission européenne d’activer cet article pour surveiller l’exportation du vaccin AstraZeneca en Irlande et Irlande du Nord en rétablissant temporairement une zone de contrôle terrestre a suscité l’indignation au Royaume-Uni mais aussi en République d’Irlande. Cela a également donné du grain à moudre aux « hard brexiters » qui se sont rués sur cette aubaine pour réaffirmer leur désir de sortir du protocole. Cependant, cette porte dérobée ne peut être activée qu’en cas de dernier recours, ce qui complique la situation puisque celle-ci reste en suspens pour une durée indéterminée.

Le statut spécial dont jouit l’Irlande du Nord devient une question politique et fait planer le doute sur une potentielle scission entre la province et la Grande-Bretagne. Le spectre du séparatisme pointe lentement mais progressivement son nez dans le débat public et est confirmé par les conséquences du Brexit sur la montée des partis nationalistes en Écosse (Scottish National Party) mais également au Pays-de-Galles (Plaid Cymru). La question de savoir si le Brexit va rendre les liens entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord plus étroits, voire attractifs, peut-elle devenir prochainement une affirmation ?

 

Ireland's Call : des signes encourageants

De nombreux éléments laissent suggérer que le Brexit pourrait être un vecteur majeur d’une future réunification. Tout d’abord, les données statistiques recueillies lors des recensements décennaux montrent un changement démographique important. Ce tournant commence en 2011, lorsque pour la première fois, la proportion de la population se déclarant protestante ou élevée protestante est tombée en dessous de 50%. Depuis, un rapport publié par l’Université d’Ulster en 2019 précise que, sur les six comtés du Nord, seuls les comtés de Down et d’Antrim ont désormais des « majorités protestantes significatives ». Un changement significatif qui risque de se pérenniser comme l’affirme Duncan Morrow, professeur en science politique de l’Université d’Ulster, « Dans une décennie, Belfast aura presque certainement une majorité catholique », une perte d’affiliation qui se constate majoritairement dans les zones urbanisées de l’Irlande du Nord. Des chiffres datant de 2016 montrent que parmi les individus en âge de travailler, 44% sont catholiques contre 40% de protestants, désormais.

Selon le Dr Paul Nolan, cette tendance ne pourra que se confirmer en 2021 où « une majorité catholique sera présente. ». Outre l’affiliation religieuse des nord-irlandais, un sondage de 2019 faisant écho au choix du « Remain », choisi majoritairement au sein de la population, vient confirmer les volontés de plus en plus réelles de réunification. 51% de la population serait en faveur d’une Irlande unie, une première dans l’histoire. Ce chiffre grimpe à 60% concernant la tranche des 18-25 ans, cette tendance devrait se confirmer et même s’amplifier dans les années à venir. Un sondage qui gagne en crédibilité puisqu’il a été mené sous l’égide de Lord Ashcroft, ancien vice-président du Parti Conservateur.

Max Hastings, historien et ancien rédacteur en chef du Daily Telegraph, journal phare du milieu conservateur, pense que le Brexit a forgé un modèle pour que les minorités s’affirment et que l’Irlande du Nord et l’Écosse soient destinées à quitter l’union. »[2]. Un rapport de 2019 publié par Colin Harvey, professeur de droit à Belfast, et Mark Bassett, avocat, montrait les conséquences d’un Brexit sur une possible réunification. Les deux auteurs soulignaient alors la possibilité de voir un scénario similaire à la réunification allemande et pressaient l’Union européenne de donner une impulsion salvatrice à cette unité irlandaise.

Les insécurités protestantes ont augmenté avec les menaces commerciales liées au transit des produits importés de la Grande-Bretagne vers la province britannique, mais également dues aux multiples appels vociférés par les nationalistes nord-irlandais pour faire un sondage aux frontières. Arlène Foster, leader du DUP, s’est récemment exprimée en défaveur d’un référendum en Irlande du Nord, jugeant que la mise en place de ce que l’on nomme un « border poll »[3] serait très imprudent et pourrait raviver de vives tensions s’étant peu à peu dissipées depuis l’Accord du vendredi saint, il y a déjà 23 ans.  D’un point de vue économique, difficile de savoir quel choix serait à faire. Le statut spécial de la province, en ayant un pied dans les deux camps, devait lui conférer un avantage non négligeable sur le long terme, mais cette théorie se heurte à une réalité bien différente. De plus, les liens économiques s’étendent de plus en plus vers Dublin à défaut de Londres.  

Quel que soit l’avenir constitutionnel du pays, le Brexit a donné un coup de pied dans la fourmilière de l’unité irlandaise, et les liens entre les deux Irlande pourraient devenir de plus en plus étroits, jusqu’à rêver d’une réunification ? Il n’y a qu’un pas.

[1] « The Troubles »

[2] Citation originale, “ Brexit has forged a template for minorities to assert themselves and that both Northern Ireland and Scotland are destined to leave the union.”

[3] Sondage aux frontières

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