Pipeline Nord Stream 2 : un regain des tensions en Europe

Pipeline Nord Stream 2 : un regain des tensions en Europe

L’un des plus gros projets d’infrastructure à l’échelle mondiale” : c’est ainsi que se définit le gazoduc sous-marin Nord Stream 2 sur son site internet [1]. D’une longueur approximative de 1230 kilomètres, les deux lignes jumelles de pipelines qui constituent le projet devraient bientôt relier directement la Russie et l’Allemagne à travers la mer Baltique dans le but de doubler les livraisons de gaz russe en Europe. Le tracé est identique à celui d’un premier gazoduc, le Nord Stream 1, mis en service en 2012. Nord Stream 2 traverse donc les eaux territoriales de cinq États – la Russie, la Finlande, la Suisse, le Danemark et l’Allemagne – et il devrait permettre, une fois sa construction achevée, de livrer chaque année à l’Europe 55 milliards de mètres cubes de gaz en plus, en provenance directe des réserves russes. Nord Stream 2 AG, la société chargée du projet, est détenue par le géant gazier russe Public Joint Stock Company (PJSC) Gazprom et un accord de financement a été conclu avec cinq sociétés énergétiques européennes : ENGIE, OMV, Shell, Uniper et Wintershall Dea. De nombreuses entreprises partenaires travaillent également en coopération avec la société à travers le monde et le chantier avance à une vitesse impressionnante avec près de 3 kilomètres de pipeline déployés par jour.

Bien que le projet s’auto-présente comme une solution salvatrice pour l’Europe, lui permettant de faire face au déclin de la production de gaz (sans pour autant abandonner ses engagements environnementaux en se dirigeant vers le charbon), Nord Stream 2 est loin de faire l’unanimité depuis le début de sa construction en 2018. Après un premier ralentissement, le Danemark s’étant opposé au  passage du gazoduc dans ses eaux territoriales avant de finalement donner son feu vert en octobre 2019, l’adoption six mois plus tôt d’une nouvelle directive européenne visant à réguler le transport de gaz entre Etats membres de l’Union Européenne et pays tiers a elle aussi retardée le projet. A tout cela faut-il encore ajouter les sanctions américaines ayant été annoncées le 20 décembre 2019 par l’administration de l’ancien Président Donald Trump. En effet, les Etats-Unis ainsi que plusieurs États européens – notamment la Pologne, l’Ukraine et les Pays-Baltes – sont fermement opposés à la construction. Ils craignent un accroissement de la dépendance de l’Allemagne et de l’Union Européenne vis-à-vis du gaz russe, une situation dont la Russie pourrait profiter en exerçant diverses pressions politiques.

De plus, le projet contourne volontairement l’Ukraine, la privant de recettes de transit, ainsi que les pays d’Europe centrale et orientale. Les défenseurs du projet arguent que cela permettra d’éviter de nouvelles coupures en cas de conflit, comme ce fut le cas dans les années 2000 où les tensions entre Kiev et Moscou avaient perturbé l’approvisionnement de l’Europe en gaz. Les sanctions américaines, qui constituaient en un gel des avoirs et en la révocation des visas américains pour les entrepreneurs du projet, ont été fermement dénoncées et rejetées par l’Union Européenne dans la mesure où il s’agissait d’une ingérence [2]. Les sanctions avaient également conduit au retrait du projet d’un bateau d’une compagnie néerlando-suisse assigné à la pose des tuyaux. Interrompu pendant près d’un an, le chantier a finalement repris le 11 décembre 2020 malgré les mises en garde des Etats-Unis. Alors que le chantier semble toucher à sa fin, de nouveaux revirements font surface. Derechef, Nord Stream 2 se retrouve au milieu d’une actualité brûlante remettant en question la finalité du projet.  

 

L'Allemagne tiraillée suite à l'affaire Navalny

Fin août 2020, Alexeï Navalny, sérieux opposant au gouvernement de Vladimir Poutine, tombe dans le coma. La thèse d’un empoisonnement par un agent de type Novichok, un agent neurotoxique, est rapidement confirmée par l’Hôpital berlinois où il a été transféré ainsi que par des laboratoires français et suédois et par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). A sa sortie du coma, Alexeï Navalny accuse le président russe d’être derrière son empoisonnement ce que réfute Moscou, dénonçant une accusation « sans fondement et inacceptable« . Plusieurs hauts responsables russes seront par la suite sanctionnés par l’Union Européenne, le Royaume-Uni et la Norvège le 15 octobre 2020. En représailles, des contres-sanctions sont annoncées par la Russie le 22 octobre à l’encontre de responsables européens. A son retour en Russie, l’opposant est interpellé par la police à l’aéroport de Moscou et incarcéré au motif qu’il aurait violé les conditions de sursis d’une précédente condamnation datant de 2014. Cette arrestation a suscité de vives réactions au sein de l’Union Européenne et dans le monde entier, ce à quoi il faut ajouter la répression violente des manifestations organisées en soutien à l’opposant en Russie.

Francis Perrin, spécialiste des questions pétrolières à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), explique que “Pour ne pas avoir à se positionner sur le sujet, Angela Merkel a toujours argumenté que le pipeline était un projet commercial, sous-entendant que l’Etat n’avait pas à s’y impliquer. Mais c’est un projet qui, de par son importance stratégique, a sans conteste des implications politiques.” En somme, le but premier de ce pipeline est avant tout de maintenir des relations diplomatiques entre Berlin et Moscou. Cependant, l’empoisonnement d’Alexeï Navalny change la donne. Ces évènements ont ravivé les tensions en Allemagne où Les Verts ont toujours été opposés au projet Nord Stream 2. Suite aux répressions de manifestations, la présidente du parti, Annalena Baerbock, a réclamé un arrêt immédiat et définitif des travaux et de fermes sanctions à l’égard de Moscou. Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, avait également réagi dès le début de l’affaire :“J’espère que les Russes ne nous forceront pas à changer notre position sur Nord Stream”.

Quant à la chancelière allemande, elle a déclaré n’écarter aucune sanction possible dans cette affaire. Sa position reste cependant très tempérée et beaucoup moins affirmée qu’en 2014 lors de l’annexion de la Crimée par la Russie. Le dossier est extrêmement complexe puisque des sociétés européennes ont investi et, comme l’explique Alexandra de Hoop Schaffer, la directrice du bureau parisien du German Marshall Fund, mettre fin au projet “donnerait un mauvais signal aux autres puissances qui, comme la Chine, veulent investir dans des projets stratégiques en Europe”. Cela pourrait également renvoyer l’image d’une Allemagne cédant aux pressions américaines. D’un autre côté, explique la journaliste Isabelle Lasserre, maintenir la construction pourrait affaiblir la crédibilité de l’Union européenne au regard des sanctions émises à l’encontre de la Russie.

Au niveau régional, le Parlement européen a approuvé courant janvier une résolution non-contraignante visant à demander la suspension du chantier en mer Baltique mais, pour Jean-Arnold Vinois de l’Institut Jacques Delors, “le projet pourrait connaître des retards […] mais il sera réalisé de toute façon”. Les ministres des affaires étrangères européens se sont par la suite réunis le 22 février à Bruxelles pour adopter un projet de sanctions contre les dirigeants russes qui seraient impliqués dans l’arrestation et l’incarcération d’Alexeï Navalny. La question du gazoduc Nord Stream 2 n’a quant à elle pas été évoquée. Heiko Maas a par ailleurs rappelé que de nombreuses entreprises européennes étaient investies dans le projet et que, si ce dernier venait à être abandonné, cela reviendrait à “jeter” littéralement plusieurs milliards d’euros “à la mer”.

 

Recrudescence des sanctions outre-Atlantique

Dès le départ, les États-Unis étaient fermement opposés à ce projet, jugeant que cela ne ferait qu’accroître la dépendance de l’Europe au gaz russe et affaiblir celle de l’Ukraine. Du moins, il s’agit là du discours officiel. En effet, Washington n’a aucun intérêt à ce que l’Europe augmente davantage sa part d’importation de gaz russe. Les États-Unis font face à une surproduction de gaz qu’ils cherchent à écouler et l’Europe est une destination de choix : les coûts de transports par bateau étant moins élevés en comparaison avec une exportation vers l’Asie. Le but de l’ancien Président Donald Trump était donc avant tout d’inciter les États européens à préférer le “freedom gas” américain (gaz de la liberté) comme il aimait à l’appeler. Quant à Joe Biden, sa position ne semble pas s’écarter de celle de son prédécesseur, le nouveau président ayant qualifié l’accord conclu avec la Russie de “deal fondamentalement mauvais”. 

C’est ainsi qu’au cours du mois de février 2021, le département d’État américain a annoncé la prise de nouvelles sanctions à l’encontre de toute entreprise européenne qui serait soupçonnée de participer à la construction, de quelque manière que ce soit, du gazoduc Nord Stream 2. Une seule entreprise a été publiquement citée cependant : il s’agit de la société russe KVT-Rus, sanctionnée pour avoir “vendu, loué ou fourni, en connaissance de cause, des biens, services, technologies, informations ou soutenu la construction du gazoduc”. En réponse, dix-huit sociétés, dont le groupe d’assurance français AXA et l’entreprise parapétrolière américaine Baker Hughes, ont fait le choix de se retirer progressivement du projet de construction. Les États-Unis ont donc assuré que ces entreprises ne seraient pas sanctionnées et le porte-parole du Département d’État, Ned Price, s’est félicité “des efforts de bonne foi pour mettre fin aux activités liées à Nord Stream 2” engagés par ces sociétés.

La position américaine est fortement soutenue par le ministre polonais des affaires étrangères Zbigniew Rau et son homologue ukrainien Dmytro Kuleba qui, dans un article pubié dans Politico, ont appélé le Présiden Biden à “utiliser tous les moyens à sa disposition pour empêcher l’achèvement du projet”. La nouvelle administration américaine semble cependant davantage ouverte à la coopération avec l’Europe, Ned Prince ayant précisé que “en ce qui concerne nos alliés et partenaires, il est important de leur assurer qu’ils ne seraient pas pris par surprise si nous entreprenions une action”. Il ajoute que les États-Unis continueront à surveiller les activités qui pourraient être exposées à des pénalités mais qu’il serait erroné de penser que les sanctions sont notre seul outil ici”.

 

Notes : 

[1] https://www.nord-stream2.com/

[2] Une ingérence consiste en l’action pour un État d’intervenir dans les affaires internes d’un autre État sans en avoir reçu l’autorisation. L’ingérence est interdite par le droit international car il s’agit d’une violation de la souveraineté de cet autre État.

 



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