La Libye peut-elle éviter un scénario Syrien ?

La Libye peut-elle éviter un scénario Syrien ?

Le  soulèvement de janvier 2011 pendant le Printemps arabe, puis l’intervention militaire sont au cœur du conflit actuel en Libye, qui a eu pour conséquence la chute du régime de Kadhafi. Durant plusieurs mois, pro et anti-kadhafistes prennent à tour de rôle l’avantage au gré d’offensives et de contre-offensives. Fin août 2011, une offensive décisive permet la prise de Tripoli, ce qui entraîne la fuite de Mouhammar Kadhafi. 

Le 17 mars 2011, à la demande de la France, du Royaume-Uni et du Liban, la résolution 1973 est adoptée, sous le chapitre VII de la Charte des Nations Unies, par le Conseil de Sécurité des Nations unies par 10 voix pour et 5 abstentions dont la Russie, la Chine et l’Allemagne. Elle autorise la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, le gel des avoirs de Mouammar Kadhafi, ainsi que « les mesures nécessaires » à la protection des civils. 


Un pays divisé au sein même de sa gouvernance

La situation en Libye est depuis maintenant près de dix ans plus qu’instable, et ce principalement en raison de l’opposition de deux gouvernements, dirigés par deux hommes différents et particulièrement opposés, tant par leurs idéologies que par les soutiens qui leur sont octroyés. Ils restent cependant liés par un même objectif : le contrôle du pays et de ses richesses.

Cette instabilité a été majoritairement engendrée par la révolution des printemps arabes ayant secoué le Maghreb et le Moyen-Orient en 2011. A la suite de ces révolutions, un Conseil National de Transition est mis en place en 2011, remplacé en 2012 par le CGN, le Conseil Général National. Deux ans après, une volonté de changer ce Conseil se précise et des élections ont lieu à travers le pays pour élire les membres d’une Chambre des Représentants. Cependant, en raison des nombreux affrontements de milices qui ont lieu en Libye durant cette période, la mise en place de ces élections se révèle très difficile et de nombreux bureaux de vote demeurent fermés.

En raison des circonstances, certains membres du CGN estiment que les personnes élues ne sont pas légitimes et que les votes ne sont pas représentatifs de la volonté des Libyens. De ce fait, ils décident de garder le CGN alors que la Chambre des Représentants devient effective, ce qui a pour effet de créer deux têtes à la Libye. Le CGN est donc maintenu à Tripoli en étant soutenu par une coalition de milices nommée « L’Aube de la Libye », tandis que la Chambre des Représentants s’installe à Tobrouk et est soutenue par d’autres milices ainsi que d’anciens combattants de l’armée libyenne sous Kadhafi, devenant l’Armée Nationale Libre, l’ANL.

Face à ces oppositions, l’ONU a décidé d’intervenir en créant les accords de Skhirat en 2015, censés allier ces deux entités au sein d’un même gouvernement et transformer le CGN en un Haut Conseil d’Etat. Ce gouvernement, appelé le Gouvernement d’Union National, voit se faire élire à sa tête Fayez el-Sarraj, mais le chef de la Chambre des Représentants, le Général Haftar, n’admet pas ce nouveau dirigeant mis en place par l’ONU et décide de garder son indépendance et de combattre dans un premier temps les milices islamistes ainsi que les membres de l’Etat Islamique présents sur le territoire. Mais son objectif va ensuite se tourner vers le contrôle du pays et de ses ressources, créant de nombreux affrontements entre les deux partis, soutenus diplomatiquement voire même militairement par différents acteurs internationaux.

A l’heure actuelle, les forces semblent s’être équilibrées malgré un contrôle du territoire plutôt inégalitaire. Mais les soutiens du Général Haftar[1] ont fait savoir assez récemment qu’ils ne soutenaient plus le Général dans une optique militaire mais étaient plus favorables à un règlement du conflit de manière diplomatique.

En comparant ce conflit au conflit syrien, plusieurs différences semblent s’imposer. En premier lieu, le gouvernement, à la suite des printemps arabes de 2011, a changé en Libye, ce qui n’est pas le cas de la Syrie. En effet, malgré de nombreuses contestations de la population, Bachar el-Assad a su rester au pouvoir, notamment grâce à l’aide de la Russie. Il y a donc ici la première différence entre les deux Etats. La deuxième concerne l’organisation du conflit. En effet, dans le cas de la Libye, les acteurs internationaux ont participé mais à distance pour la plupart, se contentant de fournir une aide diplomatique voire militaire mais principalement en matière d’armement. 

En Syrie en revanche, beaucoup de troupes de pays plus ou moins voisins, tels que la Turquie, la Russie, les Etats-Unis et leur coalition d’Etats, sont présents sur le territoire, alliés ou ennemis des forces de Bachar el-Assad. De plus, des négociations diplomatiques sont en cours en Libye, notamment avec la mission onusienne UNSMIL dirigée par Stephanie Williams. Ces négociations semblent cependant compliquées en raison de la récente volte-face du Fayez el-Sarraj concernant sa démission. Celui-ci avait en effet annoncé en 2020 qu’il souhaitait quitter son poste à la tête du CGN mais semble finalement décidé à rester et constitue donc un frein aux négociations, alors que des élections pour le nouveau président du GNA doivent avoir lieu fin 2021. Le Général Haftar quant à lui semble avoir perdu une partie de son influence lors de son échec dans la dernière tentative d’occupation de Tripoli en 2020 et semble perdre le soutien d’une partie du peuple qui se lève contre la détérioration des services publics du pays engendrée par les attaques du Général.

Mais la situation est désormais semblable à une trêve entre les deux parties, notamment grâce à un cessez-le-feu mis en place en octobre 2020, celui de janvier ayant été rompu par le Général Haftar. C’est ce statu quo qui fait la différence avec la Syrie, dont les violences continuent sans espoir pour l’instant d’entente entre les forces du président Assad et celles des rebelles constituant les Forces Démocratiques Syriennes.


Une implication de divers acteurs internationaux forte

La Libye connaît depuis trois ans deux gouvernements différents, ainsi que deux parlements et deux banques centrales. Par conséquent, les combats ont fait des milliers de morts et de déplacés. D’un côté, il y a le GEN qui bénéficie de l’appui de la Turquie, et de l’autre il y a les forces d’Haftar qui sont soutenues par la Russie, l’Égypte et les Émirats Arabes Unis. 

C’est par la résolution du Conseil de Sécurité, que l’intervention en Libye a eu lieu, et notamment grâce à l’abstention de la Russie et de la Chine. Ces deux puissances font blocage à l’adoption d’une nouvelle résolution car elles ont le sentiment d’avoir été flouées dans l’affaire libyenne. Ils ont toutefois accepté de s’abstenir pour permettre une intervention militaire dans le pays afin de protéger la population de Benghazi sur laquelle Kadhafi avait annoncé un massacre. C’est donc la France et la Grande Bretagne qui sont intervenues en premier dans le conflit avec comme mission de mettre fin au règne de Kadhafi et de changer le régime en place, ce qui a eu pour effet de durcir la position de la Russie. Suite à la signature de l’accord de Genève, l’Union Européenne ne reprendra son soutien économique au pays qu’après la reprise du dialogue politique. Toutefois le président turc Erdogan s’est déclaré sceptique sur la solidité du cessez-le-feu. 

La Libye est un endroit stratégique, c’est le troisième exportateur africain de pétrole, elle est donc importante dans le partage des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée mais également car c’est la principale route des migrants vers l’Europe. 

La Russie est impliquée dans le conflit libyen, tout comme l’Égypte, l’Arabie saoudite, l’Algérie, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ainsi que la Turquie. Si le risque d’un affrontement direct en Libye entre soldats turcs et russes est non nul, Moscou et Ankara vont sans doute éviter le pire comme ils ont pu le faire en Syrie malgré leur rivalité locale. 

Une « ingérence inacceptable », c’est ainsi que Paris dénonce «la politique de plus en plus agressive et affirmée de la Turquie en Libye »[2]. Si le président Erdoğan a effectivement choisi son camp dans la guerre civile, la France a elle aussi pris parti dans ce conflit qui a coupé le pays en deux, causé le déplacement de quelque 400.000 Libyens, en a conduit 650.000 sur les routes de l’exil et tué au moins 30.000. Violant l’embargo imposé par les Nations unies, la Turquie a fourni armes, drones et canons au gouvernement d’entente nationale (GEN) dirigé à Tripoli par Fayez el-Sarraj. Le président turc et le Premier ministre libyen ont signé fin 2019 deux accords, l’un sécuritaire et l’autre maritime, ouvrant à la Turquie l’accès à des zones revendiquées par la Grèce et par Chypre. Une condition sine qua non imposée par Ankara, avant que quelques centaines d’officiers turcs et plusieurs milliers de mercenaires syriens anti-Assad ne soient acheminés en Libye en renfort de l’armée du GEN. À la suite du feu vert américain, l’armée turque avait alors mené une offensive contre les milices kurdes autonomistes de Syrie, alliées des Occidentaux dans la lutte antiterroriste, pour les déloger du nord syrien. 

Devant la passivité de l’Alliance atlantique à l’égard de la Turquie, également membre de l’OTAN, le président Macron avait alors affirmé que cette dernière était en état de « mort cérébrale ». La France, dont l’image est passablement détériorée en Libye, doit alors impliquer l’Union européenne, les États-Unis et l’OTAN pour éviter un « scénario à la syrienne » en Libye où le couple Turquie-Russie pourrait bien s’accorder, pour un partage d’influence. 

La France combat en priorité les Frères musulmans pour une question de sécurité sur le territoire libyen, les salafistes sont trop radicaux pour être dangereux. Il faut éviter que la Libye tombe dans les mains des Frères musulmans car c’est un carrefour pour les réfugiés avec au nord, une immigration vers l’Union Européenne tandis qu’au sud une immigration vers le Sahel. De plus, si la Turquie récupère la Libye ils pourront s’infiltrer en Europe. En effet, aussi bien la Libye que la Turquie jouent un rôle de filtre pour les réfugiés voulant atteindre l’Union Européenne. Il y a urgence car le spectre d’une implantation de mouvements djihadistes et celui de vagues d’immigration se manifestent cette fois, non pas au Proche-Orient mais à quelques centaines de kilomètres des côtes européennes. Ce qui affaiblit encore un peu plus la cohésion européenne, déjà passablement fragilisée. 

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En Syrie il y a un régime qui est omniprésent, alors qu’en Libye ils se disputent le pouvoir. Plusieurs similitudes sont tout de même à noter : une partie plus présente sur le territoire que l’autre, le Général Haftar pour la Libye et Bachar el-Assad pour la Syrie. De plus, les rivalités pour le pouvoir se font sentir des deux côtés, amenant des déchirements entre les différents partis mais aussi entre les soutiens extérieurs. 

Mais d’importantes différences subsistent, laissant deviner ou du moins espérer un destin différent pour les deux pays. En effet, les acteurs internationaux présents en Libye ont tous récemment fait état d’une volonté de régler ce conflit de manière pacifique, contrairement à la Syrie où des groupes armés de tout horizon sont encore présents, comme les troupes turques au nord de la Syrie opposées aux groupes Kurdes ou bien encore les groupes armés russes tout autant actifs dans cette région. Les affinités s’inversent, la Russie soutenant le Général Haftar en Libye, donc le régime « officieux » et le président Assad en Syrie, donc le régime « officiel », et vice-versa pour la Turquie. De plus, le fait même que le pays soit ainsi divisé en deux parties majeures dans sa gouvernance diffère de la Syrie qui elle a toujours son président Bachar el-Assad, bien décidé à garder le pouvoir.

[1] La Russie, la France (qui soutient aussi Fayez el-Sarraj en raison du soutien initial de l’OTAN pour celui-ci), l’Egypte et le Qatar. 

[2] « Le désastreux casting de la France en Libye », Ariane Bonzon, Slate, 25 juin 2020.

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