Guerre en Syrie : le bilan de dix années de conflit

Guerre en Syrie : le bilan de dix années de conflit

Au printemps de 2011, un vent d’espoir a soufflé sur les régimes autoritaires des pays arabes. Cette vague de protestations populaires aspirait à une société plus juste, plus démocratique. Les mobilisations ont parfois porté leur fruit et ont mené à la chute d’hommes puissants ayant régné sans merci pendant des décennies. Les Syriens prodémocratie, eux aussi, ont voulu profiter de ce parfum révolutionnaire et faire plier Bachar al-Assad, une bonne fois pour toute.

Pour ces derniers, la désillusion est cependant vertigineuse. Cette volonté d’acquérir plus de libertés a été réprimée dans le sang par le successeur de Hafez al-Assad. Plongeant le pays dans un interminable chaos, le conflit syrien a été témoin de la résurgence, à l’échelle mondiale, du terrorisme islamiste. Dix ans plus tard, la Syrie est toujours menée d’une main de fer, tâchée de sang, par Bachar al-Assad. Et si la guerre semble interminable, c’est tout simplement parce que le pays concentre les enjeux géopolitiques les plus complexes de notre temps. Le pays, en ruine, est aujourd’hui devenu l’épicentre des luttes d’influences mondiales.

Aujourd’hui, le bilan humain pour les Syriens est si lourd : au moins 388 000 personnes ont péri, selon l’Observatoire des droits de l’Homme en Syrie (ODHS), dont 166 000 civils, parmi lesquels 22 000 enfants et 13 000 femmes ont trouvé la mort. Au péril de leurs vies, près de 10 millions de civils ont dû quitter leur foyer, déstabilisant les équilibres nationaux et régionaux, jusqu’en Europe.

Ébranlé par la crise financière de 2008 et la crise des dettes souveraines, le vieux continent est resté impuissant. Sa gestion léthargique et désunie de la crise des réfugiés syriens a participé à la décrédibilisation de l’Union européenne sur la scène internationale, pendant que d’autres puissances, comme la Russie et la Turquie, se sont justement servies du conflit syrien pour s’offrir une place de choix dans le renouveau de l’ordre géopolitique mondial. Une place en partie généreusement offerte par le vide laissé par la politique étrangère balourde de Donald Trump, à partir de 2016.

Derrière tout l’enchevêtrement d’enjeux variés et parfois périlleux à décoder, les dix années de guerre qui se sont écoulées en Syrie ont eu un impact géopolitique et moral profond.


La guerre en Syrie : une équation à plusieurs antagonistes

Le point de départ de la tentative de révolte syrienne a lieu dans la ville de Deraa, dans le sud du pays. Mais le gouvernement a écrasé violemment la dissidence, embrasant alors tout le territoire. Rapidement, c’est une large majorité de la société syrienne qui descend dans la rue pour réclamer la démission de Bashar al-Assad. La répression s’est intensifiée, les opposants ont pris les armes.

La guerre, au départ, est donc intraétatique. Mais des puissances étrangères se sont rapidement impliquées, d’abord implicitement, dans ce conflit : soutien logistique, vente d’armes, envoie de fonds et de combattants. À leur tour, les groupes État islamique (EI) et Al-Qaïda se sont immiscés dans ce chaos grandissant. La communauté internationale est progressivement devenue un acteur actif du conflit, afin de lutter contre la menace terroriste.

Aujourd’hui, le nombre de belligérants de ce conflit est assez confus. Mais quatre grands camps se démarquent :

      – Le régime de Bachar al-Assad, soutenu par la Russie et l’Iran.

     – L’Armée syrienne libre (ASL), opposant au gouvernement, jouit du soutien de la Turquie. Mais cette aide militaire turc a pour principal objectif de contenir les milices kurdes YPG (principale milice des FDS), considérée par Ankara comme une organisation rebelle sur son territoire.

     – Les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont les antagonistes soutenus par la Coalition internationale en Syrie et en Irak. Une coalition menée par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. D’autres pays font partie de cette coalition, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, entre autres, qui veulent surtout contrer l’influence iranienne dans ce conflit. Israël prend également part aux combats mais l’intérêt premier de l’État hébreux et de temporiser la menace iranienne à ses frontières.

     – L’État islamique (EI) est le dernier protagoniste de ce conflit. Il a exercé une forte domination sur une grande partie des territoires syriens mais aussi irakiens pendant la décennie. Aujourd’hui, son influence dans le conflit est moindre. Mais la menace terroriste reste toujours présente.

Si la Coalition internationale a été dans un premier temps un soutien crucial pour les milices FDS, les pays de la coalition ont rapidement priorisé leur action vers la lutte contre les djihadistes. Un choix justifié par la répétition des attaques terroristes en occident, à partir de 2015. Des attentats qui ont été revendiqués par l’État islamique.


La crise de la politique d’accueil européen : un tremblement de terre moral

La conséquence humaine de ce conflit est alarmante. Plus de la moitié des 22 millions d’habitants que comptait la Syrie ont fui leur foyer. Environ 7 millions de civils sont déplacés à l’intérieur du pays, dont beaucoup vivent dans des camps. Près de 6 millions de syriens ont quitté le pays. 93% d’entre eux ont trouvé refuge dans les pays voisins, au Liban, en Jordanie et en Turquie. Un million d’enfants réfugiés syriens sont nés en exil. En janvier 2021, 13,4 millions de personnes en Syrie avaient besoin d’une aide humanitaire, selon les Nations unies.

Cependant, des Syriens ont également fui vers des territoires plus lointains. Certains ont dû traverser la Méditerranée dans des conditions extrêmement difficiles. En Europe, près d’un million de réfugiés fuyant la guerre syrienne arrivent dans l’espace Schengen en 2015. Le nombre d’arrivées a depuis cette année continuellement chuté, passant à 122 000 en 2018. Entre 2013 et 2016, la majorité des exilés cherchant à atteindre l’Europe était des Syriens. En 2015, 32,6 % des exilés en Europe venaient de Syrie.

Indirectement, la guerre syrienne a eu un impact considérable sur l’Union européenne. Cette crise des réfugiés a posé d’importantes divisions et tensions diplomatiques entre les pays membres. La Commission européenne avait la volonté d’instaurer des quotas d’accueil des exilés, une décision soutenue par la chancelière allemande Angela Merkel et le Président français François Hollande. La principale opposition à cette politique d’accueil a émané des pays d’Europe de l’Est. Viktor Orban, le Premier ministre hongrois depuis 2011, considère même l’arrivée d’immigrés de confession musulmane comme une menace directe à l’identité chrétienne en Europe. En 2016, l’Union renonce à une coordination de la politique d’accueil, constituant un véritable échec coopératif de l’UE mais aussi un naufrage moral.

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