L’aigle à deux têtes. Symbole d’une nation tiraillée

L'aigle à deux têtes. Symbole d'un nation tiraillée

Longeant la mer Adriatique, l’un des plus petits pays du monde a très récemment connu un tournant politique majeur, potentiellement déterminant pour son avenir. Depuis la séparation de la République fédérale Socialiste de Yougoslavie dirigée (en grande partie) par le Général Tito entre 1945 et 1992, le Monténégro n’a connu aucune alternance politique pendant trois décennies, de 1991 à décembre 2020. Aujourd’hui, l’avenir de ce tout petit pays des Balkans semble confus, voire incertain. Foncièrement tournée vers l’Europe, l’OTAN et l’Union européenne depuis 2006, la nouvelle coalition des partis tellement divers qu’il est difficile d’imaginer clairement quel sera le chemin suivi par celle-ci.

L’aigle bicéphale. Ce symbole, fréquemment utilisé par les républiques des Balkans, semble particulièrement représenter des dissensions qui existent aujourd’hui au sein de la société monténégrine. Les questions ethniques, financières, européennes… la présence Russe ou encore les nombreux cas de corruptions qui éclatent au grand jour chaque année, tout est désormais remis sur la table par le gouvernement récemment élu, dans le but de marquer un tournant… lequel ?

Consciente de ce récent revirement, l’Union européenne met en œuvre depuis le début de la crise sanitaire de nombreuses mesures afin de conserver la lignée pro-occidentale menée par le Monténégro depuis presque 20 ans. Mais à l’Est, les espoirs sont de retour. Les membres pro-russes du gouvernement souhaitent mettre en place des mesures visant à apaiser les relations du Monténégro avec la Russie, relations qui se sont particulièrement tendues depuis l’adhésion de ce premier à l’OTAN.

 

Le seigneur du Monténégro

Milo Đukanović. Ce nom résonne depuis maintenant plus de trente ans au Monténégro. Surnommé le « Loukachenko des Balkans », il alterne depuis 1991 entre les postes de Premier Ministre et de Président de la République. Également président du Parti Démocratique Socialiste du Monténégro (DPS), il affirme une ligne politique ambitieuse prônant l’indépendance, l’essor économique du pays ainsi qu’un tournant pro-occidental en rupture avec l’histoire de son pays, qui laisse sur place une Russie revancharde.

Le 3 juin 2006, le pays écrit une nouvelle page en se déclarant indépendant vis-à-vis de la Serbie, après un référendum organisé le 21 mai, et peu de temps après, en 2007, le gouvernement met en place la nouvelle Constitution du Monténégro. Đukanović s’engage par la suite auprès d’autres institutions internationales telles que le FMI, l’OMS, l’UNESCO…

De la même manière, sur un fond de conflits identitaires et culturels, son gouvernement a œuvré pour un Monténégro fort et indépendant vis-à-vis de la Serbie. Bien que les guerres des Balkans se soient officiellement terminées en 1999, après la guerre du Kosovo et les insurrections en République de Macédoine (en 2001), les questions identitaires conservent une place proéminente dans la région. En effet de nombreuses minorités ethniques vivent sur le territoire monténégrin, telles que les populations serbe, croate, monténégrine, bosniaque, albanaise… Le pays a cependant su mettre en place un socle de cohabitation entre les différentes ethnies et représente aujourd’hui un véritable modèle de réussite. Les articles 79 et 80 (chapitre 5. – 2007) de la Constitution du Monténégro protègent l’existence des minorités, tout comme leur intégration à la vie politique et à la société [1]. Dans un rapport en date du 20 décembre 2007, la Commission de Venise conclut que cette Constitution (après modification) dispose des fondations nécessaires et mérite d’être félicitée. Bien que de nombreuses réformes restent à accomplir, notamment concernant le degré de protection des droits de l’homme imposé par la Convention européenne des droits de l’homme, la Constitution pose les prémices et affirme sa volonté d’une future adhésion à l’Union.

Mais cette ambition cache de nombreux scandales au sein de la majorité. Fréquemment accusée de corruption, de capture des ressources de l’Etat, de créer une économie trop fragile et trop dépendante, d’opprimer les opposants politiques… Le manque de transparence de la gestion des ressources du pays et la défaillance démocratique entraînent de nombreuses critiques et de forts ressentiments au sein de l’opposition.

Ainsi applaudi et accusé, Milo Đukanović représente pourtant bel et bien toutes les avancées que le Monténégro a connues depuis l’ex-Yougoslavie. Qualifié de « gouvernement autoritaire » par The Freedom House, organisme de notation du degré de liberté dans chaque pays, la récente alternance politique est qualifiée cette fois-ci par Floran Bieber, comme un véritable « tournant démocratique » pour le pays.

 

"Le régime Monténégrin est tombé"

Ces deux dernières années, les Etats du monde entier font face à de véritables remises en question. La COVID-19 s’installe peu à peu à chaque coin du globe, les systèmes économiques s’ébranlent… Les Balkans étant aujourd’hui la région d’Europe la plus touchée, faisant le plus de morts et où le système de vaccination fait grandement débat. En 2019 au Monténégro, la grande inquiétude se porte cependant sur un projet de loi porté par le gouvernement de Đukanović, sur la liberté de religion.

L’État prévoyait ainsi de se saisir d’une partie des propriétés de l’Église orthodoxe serbe (églises ou monastères datant d’avant 1918, dont les actes de propriétés n’étaient pas en règle et avaient été spolié au cours du 20ème siècle) afin de les nationaliser [4]. Ainsi accusé de spoliation par l’opposition pro Serbe et soutenu par tous les membres de la communauté orthodoxe serbe, les élections législatives d’août 2020 ont contribué à confirmer la nouvelle tendance réformatrice au Monténégro.

45% de la population se déclare Monténégrine  et 30% de la population se déclare Serbe.

Le 30 août 2020, le DPS de Milo Đukanović arrive en tête du scrutin des législatives avec 35% des voix. Cependant cette victoire laisse un goût amer. La coalition formée par l’opposition, composée des trois plus grandes forces d’oppositions du pays (Pour le futur du Monténégro, La paix est notre nation et Action réformée unie) et de nombreux petits partis, obtient la majorité absolue des sièges, avec l’aide considérable de l’Eglise Orthodoxe Serbe, devant le parti au pouvoir. Le 4 décembre, Zdravko Krivokapić obtient la validation du Parlement en tant que nouveau chef de file du groupe majoritaire à l’Assemblée et peut constituer le nouveau gouvernement, sur la base d’un modèle technocratique. En effet, tous les nouveaux ministres s’affichent sans étiquette politique officielle.

 

Une volonté de fer : redresser le pays à tout prix

La lustration afin de lutter contre l’omerta…

Terme utilisé pour désigner la Purification sous la Rome Antique, les lois de lustration deviennent un passage obligatoire dans les pays d’Europe de l’est et des Balkans. Utilisées pour empêcher des anciens hauts-fonctionnaires qui ont participé aux régimes communistes du 20ème siècle de se représenter aux plus hautes fonctions étatiques, la plupart de ces lois votées dans les pays alentours comme la Serbie, la Macédoine du Nord ou encore l’Albanie n’ont réellement jamais été mises en place correctement.

En novembre dernier, le gouvernement met en place un screening des fiches personnelles des fonctionnaires de l’administration. Ainsi, ceux disposant d’un capital supérieur à 500 000 euros doivent désormais le justifier, sous peine de poursuites. S’ensuit la démission forcée du chef de la Direction de la Police puis celle du directeur du département pour la lutte contre le crime organisé et le remplacement immédiat du Procureur général. Désormais, les efforts afin d’instaurer une véritable démocratie semblent se concrétiser et pour cela, les réformes doivent être fermes, affirme le nouveau Premier ministre. Police, services secrets, magistrats, hauts fonctionnaires, tout est analysé et traité.

Mais la volonté possède ses limites… Dans une analyse très complète menée par Samir Kajosevic du site Balkans Insight, Promised Montenegrin lustration law may prove mission impossible, de nombreuses règles constitutionnelles ne permettent pas de mettre en place une telle loi, à moins de réviser la Constitution. Or, la coalition parlementaire récemment élue ne détient pas la majorité pour effectuer une telle révision. Cette loi empêcherait ainsi les personnes pointées par les lois de lustration de choisir librement son activité ou encore de voter et d’être élu. Inconstitutionnelle, elle pourrait être portée devant la Cour européenne des droits de l’homme et, prenant en compte les décisions de cette dernière sur ces mêmes lois dans d’autres pays, pourrait être rejetée.

Le travail semble encore aujourd’hui colossal, au regard du nombre d’enquêtes qui seraient lancées. Mais la volonté du nouveau gouvernement de modifier en profondeur le système laisse à penser qu’il ne s’arrêtera pas de sitôt.  

 

« Corrosive capital », la région balkanique à l’épreuve d’un lourd fardeau

Défini par le CIPE (Center for International Private Enterprise), le « corrosive capital » représente un financement dont l’origine et la destination ne sont pas transparentes, ne permettant pas de tenir une comptabilité légale, provenant d’un régime autoritaire vers un pays en transition démocratique/une démocratie récente. Au regard de la fragilité institutionnelle de ces pays, de tels financements tendent à mettre en danger le processus démocratique, au profit de régimes cherchant à profiter des ressources du pays.

Depuis 2006, c’est le cas du Monténégro, qui focalise son économie principalement sur les IDE (Investissements directs à l’étranger) et sur le tourisme. Des ressources peu fiables et entièrement soumises à la loi du marché. En effet, rien n’empêche les pays qui investissent aujourd’hui de diminuer, voire retirer, leurs IDE en cas de contrariété et la crise de la COVID-19 qui a frappé toute l’activité touristique dans le monde entier depuis maintenant 1an démontre l’importante fragilité de ce secteur.

A cette époque, la Russie devient le principal investisseur. Mais la crise ukrainienne et les sanctions imposées par l’Union européenne ainsi que l’adhésion du petit pays à l’OTAN le 5 juin 2017 ont fait basculer cette entente dans une relation beaucoup plus modérée, voire défiante. Qualifié comme un « acte de trahison » et une véritable « agression » de la part du Monténégro, la Russie se retire peu à peu du pays (tout en restant le 5ème pays investisseur). Fortement attirée par les Balkans, la Chine voit là une opportunité de s’implanter une fois de plus en Europe. Elle est aujourd’hui implantée dans de nombreux pays de la région.

La coalition a ainsi démasqué de nombreux projets portés par l’ancien gouvernement et financés par ces capitaux fantômes. Mais une fois de plus, la tâche semble se transformer en un véritable mur. Une telle mission de réorganisation de l’économie du pays passerait dès lors par une réorganisation entière de l’administration, qui comme il a été possible de le voir plus tôt, pourrait prendre de nombreux mois, voire des années.

 

L'adhésion à l'Union européenne, un but ultime toujours recherché ?

L’élection de la nouvelle coalition pro serbe, soutenue ouvertement par l’institution de l’Eglise orthodoxe serbe, aurait pu fondamentalement changer la donne quant à l’adhésion du pays à l’Union. Véritable fer de lance de la politique de Milo Đukanović, ce dernier n’avait qu’un objectif en tête, celui de réussir l’intégration européenne de son pays.

Cependant, il est de notoriété publique que de nombreuses personnalités récemment élues n’ont pas une telle vision des choses. A l’inverse du DPS, certains partis politiques tel que le Front Démocratique mais également l’Eglise orthodoxe serbe se sont considérablement rapprochés de la Russie ces dernières années. Financement de campagne, accusation d’ingérence dans les élections, signature de déclaration de coopération… la Russie met tout en œuvre pour se tisser à nouveau des liens avec ce petit pays qu’elle considère comme une partie de sa zone d’influence. Or, son adhésion à l’Union européenne mettrait fin à un tel schéma.

Mais le nouveau Ministre des Affaires étrangères, Djordje Radulovic, ne semble pas vouloir modifier la ligne directionnelle. Les sanctions prises par le Monténégro contre la Russie depuis l’annexion de la Crimée par cette dernière ne seront pas levées et le processus d’adhésion à l’Union perdurera. Cependant, la volonté de rétablir des relations « normales » et sereines avec la Russie entre dans les plans de la coalition. Z. Krivokapić a récemment confirmé cette orientation lors d’une entrevue avec C. Michel, à l’issu de laquelle ce dernier affirme qu’il « souhaite apporter tout son [MP’s] soutien aux réformes que [le] pays entreprend ».

Faisant partie des candidats les plus prometteurs pour intégrer l’Union européenne, de nombreuses réformes sont encore envisagées, sur des thèmes tels que celui des droits de l’homme, de la démocratie et de l’Etat de droit. La question identitaire risque en particulier de revenir sur le devant de la scène très rapidement. Avec un seul membre de la communauté albanaise au sein du gouvernement, la représentation d’un pays qui se veut cosmopolite devient dès lors très discutable. De même lorsqu’un premier ministre de la Justice, des droits de l’homme et des minorités nie ouvertement le massacre de Srebrenica. Ainsi, ce nouveau gouvernement ne semble pas faire l’unanimité auprès des partis politiques représentant les minorités nationales. La scène européenne est aujourd’hui déchirée par des pays remettant en cause les grandes « valeurs de l’Union », et de tels manques pourraient bien conduire à retarder l’adhésion du Monténégro, voire à créer un nouveau conflit identitaire…

Dès lors, bien que la volonté soit présente, il semblerait que la situation actuelle ne soit appelée qu’à évoluer avec le temps. En effet, le nouveau gouvernement ne fait pas obstacle aux dissensions et aux élus dérangeants. L’ampleur des différences d’opinions dans la coalition laisse à penser que la suite ne pourra pas être des plus simples et bien que les tensions soient inévitables, les nouveaux dirigeants devront composer avec cette diversité, ainsi qu’un Président toujours à la tête du Monténégro… 

 

Notes :

[1] Montenegro’s Constitution of 2007 – [En ligne : https://www.constituteproject.org/constitution/Montenegro_2007.pdf]

[3] Commission européenne pour la démocratie par le droit. Organe consultatif du Conseil de l’Europe, cette commission rend des avis sur les Constitutions mises en place dans les pays qui souhaitent adhérer à l’Union européenne ou dans des pays ou la Constitution est modifiée.

[4] Armed Conflict Location & Event Data Project. Religion and Politics: Demonstrations in Montenegro. Armed Conflict Location & Event Data Project, 2020 – [En ligne : www.jstor.org/stable/resrep27438. Accessed 6 Apr. 2021]

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