Géorgie : Une démocratie en sursis ?

Géorgie : Une démocratie en sursis ?

« La crise politique est terminée », le président du Conseil européen peut célébrer cet accord durement obtenu à Tbilissi entre le gouvernement en place et l’opposition sous l’œil avisé de Charles Michel, un compromis qui encourage à une future sortie de crise après un blocage des institutions depuis novembre 2020.

7 mois, un temps long, c’est ce qu’il a fallu à la démocratie pour être remise en question sérieusement dans ce petit pays du Caucase. Une situation inextricable qui a paralysé les institutions et plongé le pays dans une crise politique de grande ampleur qui a débuté à la suite des élections législatives d’octobre entachées par des fraudes électorales et dites « truquées » selon les partis d’opposition.

Fin février, la police géorgienne fait une descente au siège du Mouvement National Uni (MNU), principal parti d’opposition, à Tbilissi afin de placer en détention son président, Nika Melia. L’arrestation de ce personnage politique central de l’opposition aggrave la crise politique et interroge sur la trajectoire démocratique de la Géorgie déjà entamée depuis les élections législatives de 2020 qui ont vu des manœuvres électorales frauduleuses du parti au pouvoir, Rêve Géorgien.

Ce compromis, trouvé sous l’égide de l’Union européenne soutenue par Washington, soulève des interrogations sur le futur démocratique du pays. S’il est prévu la libération de l’opposant politique Niko Melia et la reconnaissance de malversation électorale du parti au pouvoir, difficile de savoir si la démocratie reprendra ses droits en Géorgie. 


La révolution des roses : vers un modèle démocratique

A la suite de l’indépendance post-soviétique, la Géorgie se présente comme l’une des républiques les plus riches de l’ancienne URSS grâce à une économie tournée vers le tourisme et la vente de produits alimentaires (thé, vin, fruits). Les Géorgiens jouissent donc d’un niveau de vie moyen plus élevé que la plupart de leurs anciens compatriotes soviétiques. Les douze années qui suivent l’indépendance sont nettement différentes : une croissance économique à l’arrêt, des infrastructures en ruines, des institutions non-fonctionnelles, des scandales de corruption à répétition minent le pays et amènent les partis d’opposition et les Géorgiens à descendre dans la rue pour des manifestations massives. Salomé Zourabichvili, présidente de la Géorgie depuis 2018, pointe également l’inexistence d’un Etat de droit, dans un pays qui n’a en réalité que prolongé le système autoritaire de la période soviétique, « une démocratie de façade dominée par un parti unique, celui du président ».

Selon Philippe C. Schmitter, la transition de l’autoritarisme à la démocratie « est une affaire d’ordre interne par excellence »; ce qu’il nomme la « résurrection de la société civile » s’illustre en novembre 2003 avec la « révolution des roses ». Déclenchée par des manifestations contre la manipulation électorale notamment celle qui a lieu lors des élections législatives de 2003, elle résulte également d’un mécontentement et d’une frustration générale face à des niveaux élevés de corruption. Le régime du président Chevardnadze, alors à bout de souffle, est balayé par le vent démocratique porté par la société civile et soutenu par l’aide internationale.

Mikheil Saakachvili, fondateur du MNU est élu à la présidence de la Géorgie en 2004 et porte alors sur ses épaules les espoirs démocratiques de tout un peuple qui souhaite rompre une bonne fois pour toute avec le passé soviétique et l’influence toujours présente de la Russie sur son territoire. Élu à 96% des voix et pro-européen, M. Saakachvili souhaite lutter contre la corruption, la bureaucratie et moderniser le pays pour répondre aux standards démocratiques. Les réformes économiques, politiques et sociales entreprises sont audacieuses et soutiennent une augmentation spectaculaire du revenu national, ce qui a permis au gouvernement de M. Saakachvili de commencer à reconstruire l’État, dépenser de l’argent pour les infrastructures et améliorer la capacité de l’État à fournir des services. L’Heritage Foundation index considère que la Géorgie est devenue l’une des « économies les plus libres » (12ème rang mondial aujourd’hui, un héritage de M. Saakachvili pérennisé).

La corruption est éliminée de la police, de l’administration ou des douanes, donnant ainsi du crédit au gouvernement en place. Entre 2003 et 2010, la Géorgie est passée du 127ème rang au 68ème rang en ce qui concerne l’indice de corruption de Transparency International (45ème rang en 2020 classement qui continue de s’améliorer dans l’ère post-Saakachvili) prouvant l’efficacité des réformes menées. Le président George W. Bush alors en visite en Géorgie en 2005, déclare publiquement que le pays est un « phare de la démocratie ».

L’aide internationale notamment américaine va également contribuer à démocratiser le pays, l’influence américaine a été si forte que la rue principale qui mène à l’aéroport de Tbilissi se nomme George W. Bush en référence à l’ancien président américain. Un donateur généreux puisque les Etats-Unis ont contribué à l’aide au développement, la modernisation et à la démocratisation à hauteur de plus de 100 millions de dollars à partir de 2002 jusqu’à 2008. Salomé Zourabichvili mentionne l’importance des financements américains et de l’Union européenne qui ont permis la mise en place d’un grand nombre de programmes et d’actions notamment la naissance d’ONG de défense des droits humains mais aussi la formation de jeunes juristes ou journalistes, des acteurs incontournables du tissu démocratique d’un Etat.


Lost in transition…

Pour Vicken Cheterian, politologue, si la révolution des Roses en Géorgie a pu fonctionner pendant un temps, elle doit être appréhendée seulement en termes de state building plutôt qu’en tant que processus démocratique. La brève guerre avec la Russie en 2008, qui a vu celle-ci occuper un cinquième du territoire géorgien, a marqué un tournant dans les ambitions pro-occidentales de la Géorgie, sapant ses espoirs de rejoindre l’OTAN. En effet, il est difficile d’imaginer l’État caucasien intégrer une organisation de défense internationale alors qu’il est miné en son sein par des conflits internes voyant deux régions échapper au contrôle du gouvernement (Ossétie du Sud et Abkhazie) et une troisième possédant sa propre autonomie (Adjarie).

Le gouvernement géorgien a seulement mis en œuvre les capacités de base de l’État moderne permettant à M. Saakachvili de transformer la Géorgie d’un Etat failli et en lambeau à un des Etats les plus efficaces de la région. Cependant, les espoirs démocratiques des Géorgiens se sont heurtés à plusieurs réalités. Les critiques formulées à l’encontre du gouvernement ont été de plus en plus virulentes au fil des ans, les opposants dénonçant la trop grande part de pouvoir exécutif détenue entre les mains de M. Saakachvili au détriment du Parlement. L’ancien chef d’Etat est aussi accusé d’abus de pouvoir et est rattrapé par des accusations de violences policières. En 2008, certaines manipulations électorales au profit du candidat du MNU ont été notifiées par des observateurs internationaux lors de la présidentielle qui voit sa réélection pour un nouveau mandat. Des comportements répétés qui soulèvent des questions quant au respect de l’Etat de droit et des règles de jeu électoral. Les accusations de torture dans les prisons vont faire fondre sa cote de popularité et permettre au parti d’opposition Rêve Géorgien d’arriver au pouvoir en 2013.


2021 : une crise politique attendue…

Plusieurs éléments expliquent cette crise politique qui n’a rien d’anodine, elle vient sanctionner des années de divergences au sein d’un exécutif qui bafoue régulièrement l’État de droit et les carences de la gouvernance toujours plus visibles. Si le point d’orgue reste l’arrestation de Nika Melia, principal opposant au gouvernement en place, sa détention semble être une démonstration de force à motivation politique pour intimider les détracteurs du gouvernement.

La Géorgie peine toujours à répondre aux standards minimaux d’une compétition électorale : son système politique permet encore et toujours à un groupe restreint de concentrer et contrôler tous les leviers de pouvoir. Le parti du gouvernement, le Rêve Géorgien, qui contrôle une majorité constitutionnelle au Parlement, peut exercer une pression sur des médias indépendants ou sur des hommes d’affaires et ont l’avantage d’utiliser des « ressources administratives » pour avoir une avance pendant les élections. Ces ressources administratives sont définies par Ghia Nodia, politologue géorgien, comme étant une pression exercée sur des organismes publics ou citoyens ou des avantages pécuniers distribués à des votants avant une période électorale. Lors de l’accord signé ce mois-ci, l’exécutif reconnaît avoir exercé des « pressions » aux électeurs lors du scrutin législatif en 2020.

La polarisation extrême des partis politiques constitue un problème majeur, pointé du doigt par le Premier ministre géorgien Giorgi Gakharia, pourtant issu du parti au pouvoir Rêve Géorgien. Le lendemain de l’arrestation de Niko Melia, il annonce être contre cette décision et démissionne dans la foulée souhaitant que cette mesure « contribu[e] à réduire la polarisation de notre espace politique ». L’indépendance judiciaire est aussi un préalable d’une bonne santé démocratique, elle est pourtant bafouée régulièrement. Un sondage effectué par Transparency International Georgia en 2019 a mis en exergue ce manque de confiance dans la justice: seulement 18% des sondés disent croire dans les tribunaux (seul le Parlement recueille un niveau plus bas) et 53% pensent que les tribunaux sont sous l’influence du parti au pouvoir. Un des défis reste donc de garantir l’impartialité de la justice, une justice sélective qui n’est plus seulement critiquée par l’opposition mais par la société civile et la communauté internationale.


Un avenir en suspens ?

On craint de plus en plus que la Géorgie ne remette en question sa détermination démocratique. Le pays qui a demandé à devenir membre à part entière de l’Union européenne en 2024 pourrait voir les récents évènements entacher  sa réputation en Occident. Pourtant le gouvernement géorgien a depuis longtemps fait de l’intégration plus étroite avec l’UE et l’OTAN une priorité. Selon de récents sondages, plus de 80% de la population géorgienne soutient l’appartenance à l’Union européenne et plus de 70% soutient l’adhésion à l’OTAN. Il est certain que cela pourrait compliquer son intégration dans des organisations économiques, sécuritaires et politiques occidentales. Une position de faiblesse profitable à la Russie qui pourrait essayer d’étendre sa sphère d’influence dans le pays. Depuis l’arrivée au pouvoir du parti Rêve Géorgien en 2013, la position du pays à l’égard de Moscou est devenue beaucoup plus ambiguë, des relations qui se sont adoucies permettant  aux partis pro-russes de gagner du terrain. Les prochaines semaines et mois devraient nous donner plus d’indications sur l’avenir démocratique en Géorgie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *