Après le départ d’Orban du PPE, quel avenir pour l’euroscepticisme en Europe ?

Après le départ d'Orban du PPE, quel avenir pour l'euroscepticisme en Europe ?

Le 3 mars 2021, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán décidait de son propre chef de retirer son parti, le Fidesz, du PPE (Parti Populaire Européen), plus grand groupe politique au Parlement européen. Il anticipait de fait une éventuelle exclusion après la modification par ce groupe de son règlement afin de pouvoir suspendre ou exclure une délégation nationale. Ce départ met fin à un feuilleton de plusieurs années. L’exclusion du Fidesz a déjà été réclamée plusieurs fois au sein du PPE, en raison de ses virulentes prises de position anti-UE et de mesures jugées attentatoires aux droits fondamentaux et contraire à la philosophie du PPE. Les douze députés du Fidesz (déjà suspendus sine die du PPE depuis le printemps 2019) ne peuvent donc plus profiter des avantages conférés par leur appartenance à un groupe politique au Parlement européen. Cependant, bien que cet événement risque  d’entraver l’influence du Fidesz, il y a fort à parier que derrière ce retrait se cachent de grandes ambitions. En effet, la création d’un grand groupe prenant la forme d’un grand front eurosceptique unifié, constitue une véritable chimère qui hante le Parlement européen depuis des années. Cette brève sera donc l’occasion de se pencher non seulement sur les éventuelles ambitions d’Orbán mais également de s’interroger sur la possible union, ou non, des partis eurosceptiques au Parlement européen.

 

Quelle stratégie pour le Fidesz ?

Ce jour est donc finalement arrivé. Alors que Viktor Orbán avait jusque-là soigneusement évité de s’attirer les foudres de ses partenaires (notamment l’Allemagne avec laquelle les liens économiques sont très étroits) il a fini par se retrouver dos au mur et contraint à se retirer du PPE. Concrètement, cela se traduira par une perte de visibilité lors des négociations au Parlement européen et aussi par l’impossibilité pour Orbán de participer aux réunions de coopération informelles entre les chefs d’État affiliés au PPE, en amont des réunions du Conseil européen. Ce retrait pourrait pourtant représenter la première étape d’une nouvelle stratégie pour le Fidesz. Quels scénarios peut-on envisager ?

Le plus probable à l’heure actuelle serait de voir le Fidesz rejoindre un autre groupe parlementaire. Deux groupes potentiels lui font de l’œil : le groupe eurosceptique des Conservateurs et réformistes européens (CRE) et le groupe d’extrême droite Identité et démocratie (ID). S’il est de nature évidente qu’Orbán entretient d’excellentes relations avec Matteo Salvini, leader de La Ligue, un parti italien souvent présenté comme populiste et d’extrême droite (les deux leaders populistes s’étant rencontrés le 30 mars dernier), leurs désaccords restent profonds notamment sur la question migratoire et les relations avec la Russie. De plus, en juin 2019, Orbán avait déjà refusé aux côtés de son homologue polonais Jaroslaw Kaczynski (dirigeant du PiS, parti nationaliste Droit et Justice au pouvoir en Pologne) de rejoindre l’Alliance européenne des peuples et des nations (AEPN) aujourd’hui devenue le groupe Identité et Démocratie (ID) et dans lequel siège Salvini ainsi que le Rassemblement National de Marine Le Pen. Rejoindre le groupe des Conservateurs et réformistes européens, plus proche de sa ligne politique et à l’intérieur duquel figure déjà les Polonais du PiS, apparait comme la solution la plus crédible.

Mais le Fidesz pourrait aussi faire le choix de créer un nouveau groupe politique. Même si les chances sont minces à l’heure actuelle, cette option n’est pas totalement impossible et de nombreuses rumeurs circulent à ce sujet  dans les couloirs du Parlement européen. Pour créer un groupe il faut, au minimum, 25 députés européens originaires d’au moins 7 Etats membres de l’UE. Avec ses 11 députés, Fidesz devrait convaincre de nombreux autres partis pour créer ce groupe. Cependant, cela risquerait de créer un  morcellement encore plus important des partis populistes au Parlement européen qui, même au sein de leurs propres groupes, peinent à parler d’une seule voix.

Enfin, l’option la plus improbable serait un retour du Fidesz au PPE après un apaisement de son discours anti-UE et un retour en arrière sur la politique liberticide menée en Hongrie. Au vu de sa personnalité, il y a fort à parier qu’Orbán continue dans la surenchère. Toute la question est de savoir jusqu’à quel point. Un retrait de la Hongrie de l’UE n’est absolument pas à l’ordre du jour tant le pays aurait beaucoup à y perdre sans compter que l’opinion publique hongroise reste encore attachée à l’UE  et qu’un nouveau président beaucoup moins complaisant à l’égard des dirigeants populistes est arrivé à la Maison Blanche. Par ailleurs, la Chine, devenue un partenaire majeur de la Hongrie, ne représente pas une alternative viable pour ce pays d’Europe de l’est. Orbán a jusqu’ici toujours joué un rôle d’équilibriste. Après son retrait du PPE, il se peut qu’il cherche un nouveau fil sur lequel danser pour à la fois contenter son électorat et rassurer ses partenaires européens, notamment l’Allemagne. Cependant, fidèle à lui-même il a appelé le jour de son départ officiel du PPE le 18 mars à « construire sans le PPE une offre pour les citoyens européens qui ne veulent pas de migrants ni de multiculturalisme, qui ne sont pas tombés dans la folie LGBTQ, qui défendent les traditions chrétiennes de l’Europe ». Tout un programme donc…

 

Vers un front eurosceptique au Parlement européen ?

Cette analyse de la stratégie du Fidesz permet de mettre en lumière certains défis auxquels sont confrontés les partis eurosceptiques dans leur tentative de créer un front commun face à la « technocratie européenne ». 2019 fut une année riche en résultats électoraux pour l’euroscepticisme en Europe avec la fin de quarante ans de majorité absolue pour les deux principales formations du Parlement européen : les conservateurs du PPE et les sociaux-démocrates du PSE. Si les Verts se sont fait une place au soleil, partout en Hongrie, en France, en Pologne, en Italie, en Suède ou en Belgique les partis eurosceptiques ont fait carton plein, atteignant ou dépassant parfois 30% des suffrages et constatant pour quasiment tous une progression dans les urnes depuis les dernières élections européennes. L’un des cas le plus marquant étant celui de La Ligue de Matteo Salvini qui enregistre une progression spectaculaire, passant de 6 % à plus de 33 % des voix exprimées. Avec un tel raz de marée eurocritique, il était normal de penser que le Parlement européen allait se transformer en bastion de l’euroscepticisme. Hors, il n’en n’a rien été.

Derrière les discours d’union et les photos de familles, de profondes disparités gangrènent ces partis. L’immigration par exemple. Là où l’Italie s’exprime logiquement en faveur d’une répartition des migrants pour soulager les flux constants qu’elle doit gérer, il en est tout simplement hors de question pour ses homologues européens. En matière budgétaire également, ces partis s’opposent. L’AfD (Alternative für Deutschland, parti eurosceptique allemand) a récemment critiqué la politique budgétaire de l’Italie et poursuit des politiques libérales, ce à quoi s’oppose par exemple le Rassemblement National de Marine Le Pen. Et quand ce n’est pas sur les idées ce sont directement les personnalités qui s’opposent. Dans un entretien accordé à l’écrivain Bernard-Henri Lévy pour la revue américaine The Atlantic le 13 mai 2019, Viktor Orbán a exprimé son refus catégorique de faire alliance avec Marine Le Pen. Même au sein de leurs propres groupes, ces partis arrivent difficilement à parler à l’unisson. Ces cinq dernières années, les eurodéputés du groupe Europe des Nations et des Libertés (aujourd’hui Identité et Démocratie) votaient de manière unanime dans seulement 69% des cas, selon VoteWatch. Ceux de l’EFDD (Europe of Freedom and Direct Democracy Group, aujourd’hui dissous) ont voté la même chose dans moins de la moitié des cas. À titre de comparaison, le groupe des Verts/ALE au Parlement européen a voté de manière unanime dans 95 % des cas.

Au-delà des divisions idéologiques il y a aussi l’incapacité à mettre en place une ligne politique homogène et crédible notamment vis-à-vis du maintien ou non dans l’UE. Alors que la sortie de l’UE a été le cheval de bataille de nombre de ces groupes, le Brexit est depuis passé par là et cette proposition n’est désormais, au mieux, qu’à peine évoquée du bout des lèvres. En France, le Rassemblement National  (avant Front National) a laissé tomber cette idée depuis un moment déjà. En Allemagne, quand les membres de l’AfD ont appelé à un « Dexit » dans leur programme électoral, les deux chefs de file du parti se sont désolidarisés de cette demande, n’évoquant plus qu’une solution de « dernier recours ». Les Démocrates de Suède, parti d’extrême droite arrivé troisième aux législatives de septembre 2018, est revenu sur son projet de quitter l’Union européenne, qui était pourtant un pilier de son programme. En Italie, les partis populistes, désormais au gouvernement, ne l’évoquent plus du tout, bien aidés par le plan de relance économique massif approuvé par les Etats membres pendant l’été 2020 et dont l’Italie sera la première bénéficiaire. Désormais pour tous ces partis, il ne s’agit plus de quitter l’UE mais de la transformer de l’intérieur et de renégocier les traités. Une position ambiguë voire trouble qui nécessiterait une véritable clarification.

 

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Au final, que penser de tout cela ? Si les partis eurosceptiques démontrent leur capacité à mobiliser leur électorat autour de discours forts, il leur est en revanche beaucoup plus difficile de mettre en place leur programme dans un environnement européen. Jouant souvent sur plusieurs tableaux, eurosceptiques assumés mais opposés à une sortie de l’UE, ces partis se retrouvent piégés dans leur logique électoraliste. Cela n’empêche pas de prendre la possibilité d’une union des partis euro-critiques au sérieux et de se demander quelles sont les causes qui amènent les électeurs à voter pour ces derniers. L’UE ayant été bousculée par la crise due à la pandémie, de nombreux Etats membres en sont venus à réaliser le nécessaire changement des traités et des règles européennes ne reflétant plus la réalité du monde d’aujourd’hui (exemple de l’inflexion de l’Allemagne sur les critères budgétaires). Cette occasion devrait être saisie sérieusement par les partisans de l’UE pour proposer une véritable refondation du projet européen qui répondrait aux critiques légitimes que l’on peut lui faire et ainsi couper l’herbe sous le pied des formations eurosceptiques.

 

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