Le « papier fantôme » : vers une redéfinition des frontières dans les Balkans ?

Le "papier fantôme" : vers une redéfinition des frontières dans les Balkans ?

Alors qu’on commémorait le 11 juillet dernier les 25 ans du massacre de Srebrenica, où plus de 8 000 musulmans de Bosnie avaient été tués par l’Armée de la République serbe de Bosnie, les souvenirs de la guerre en ex-Yougoslavie sont toujours présents. L’avenir des Balkans occidentaux fait encore l’objet de nombreux débats aujourd’hui et reste un sujet sensible. Les discussions autour des élections au Kosovo à l’automne 2020 en sont un exemple. C’est d’ailleurs au moment où le dialogue semblait se renouer entre Belgrade et Pristina qu’est apparu le fameux “papier fantôme”, en avril 2021, à quelques mois seulement de la présidence slovène du Conseil de l’Union européenne (2ème semestre 2021).

 

Le “papier fantôme”, spectre de mauvais augure dans les Balkans ?

Publié le 12 avril 2021 par le média bosnien Politicki puis repris le 15 avril par le média slovène Necenzurirano, le “papier fantôme” est un potentiel projet attribué au premier ministre slovène Janez Jansa, prévoyant une dissolution de la Bosnie-Herzégovine. Selon certains médias, il aurait remis ce document à Charles Michel, président du Conseil européen, en annonçant que l’une des priorités de la prochaine présidence slovène de l’UE serait de «redessiner les frontières de l’ex-Yougoslavie». Côté européen, aucun commentaire n’a été formulé de la part de Charles Michel, mais de nombreux fonctionnaires européens dont Josep Borrell, Haut représentant de l’UE, ont assuré ne jamais avoir eu connaissance d’un tel document.

Trois propositions y auraient été faites. Tout d’abord, a été proposée une potentielle fusion entre l’Albanie et le Kosovo, entraînant donc la disparition du Kosovo. Cette situation semble pour autant peu probable. Ensuite, il a été question d’un rattachement de la Republika Srpska de Bosnie à la Serbie – pour créer une “Grande Serbie” – afin de tenter de résoudre le problème persistant de la question nationale serbe. Enfin, la troisième concernait la possibilité de donner aux croates de Bosnie un statut spécial similaire à celui de la province italienne autonome du Sud Tyrol ou de les rattacher à la Croatie. La Bosnie deviendrait alors un petit Etat majoritairement musulman. A en croire ce papier, on prévoirait donc une potentielle redéfinition des frontières dans les Balkans en suivant un critère ethnique, une solution pourtant écartée à l’issue de la guerre en ex-Yougoslavie afin de protéger les minorités.

 

Des propositions qui pourraient “mettre le feu aux poudres” 

Mais pourquoi une telle conversation maintenant ? Et quel serait le rôle de la Slovénie et de l’Union européenne ? Après la guerre, le but premier était d’éviter d’autres massacres et de rapporter la paix en ex-Yougoslavie. C’est en ce sens qu’en 2003 à Thessalonique, les dirigeants de l’UE ont offert à toute la région des Balkans une intégration à l’Union afin d’apporter une stabilité durable dans la région. En étant membre de l’UE, une entité fondée initialement pour créer des interdépendances entre ses membres et éviter de futures guerres, les Etats balkaniques verraient le spectre d’une autre guerre s’éloigner. Si d’anciens Etats issus du démantèlement de l’ex-Yougoslavie, comme la Slovénie, sont devenus membres de l’Union européenne avec le temps, d’autres comme la Bosnie-Herzégovine ne le sont pas encore. 

Le cas de la Bosnie-Herzégovine est toutefois particulier. En effet, les accords de paix de Dayton de 1995 ont conservé les frontières de cette ancienne république yougoslave. A l’époque, la commission “Badinter” d’arbitrage de la Conférence de paix sur la Yougoslavie avait décidé de garder inchangées les frontières intérieures de la Yougoslavie pour éviter tout nouveau trouble. Le pays devient donc un État fédéral divisé en deux entités, avec d’une part la Fédération croate de Bosnie-Herzégovine, principalement composée de bosniaques et croates de Bosnie, et d’autre part, la Republika Srpska dirigée par les Serbes de Bosnie.

 

 

Frontières actuelles de la Bosnie-Herzégovine

Chaque entité dispose de son propre gouvernement, organe législatif et corps de police, toutefois les deux se rassemblent en un gouvernement central, lui-même dirigé par une présidence collégiale. En effet, la Constitution prévoit une présidence collégiale multiethnique unique en son genre, avec pour chacunes des trois ethnies majoritaires du pays (serbe, bosniaque et croate), la représentation par un président. Ce mécanisme choisi à l’issue de la guerre démontre bien la particularité de cette région multiculturelle et multiethnique où l’on rencontre des croates catholiques, des serbes orthodoxes et des bosniaques majoritairement musulmans. Re-définir des frontières déjà fragiles pourraient donc “mettre de l’huile sur le feu”, voir même constituer les prémices d’un nouveau conflit dans la région.

 

 

Répartition des différentes ethnies dans les Balkans

La Bosnie-Herzégovine s’est officiellement portée candidate pour entrer dans l’UE en février 2016, mais ses profondes divisions politiques et ethniques internes constituent encore aujourd’hui des obstacles majeurs à son adhésion. En effet, beaucoup de réformes seraient encore nécessaires avant de pouvoir intégrer l’UE, notamment au niveau du respect de l’Etat de droit. De plus, après la sortie du Royaume-Uni et les dissensions internes (par exemple avec la Pologne ou la Hongrie), on voit nettement apparaître un scepticisme grandissant envers de futurs élargissements de l’UE. 

 

Un papier officieux qui n’a pourtant pas manqué de faire réagir…

Malgré le fait que le projet porté par ce papier officieux ait été “tué dans l’œuf », dans le sens où il n’a pas fait la une des médias et a été de nombreuses fois démenti, beaucoup d’acteurs européens et mondiaux se sont pourtant exprimés à ce sujet. 

Tout d’abord, la Slovénie. Si l’initiative du “papier fantôme” semblait venir du côté slovène, le Président et le Premier ministre ont pourtant rejeté les affirmations des médias selon lesquelles ils préconisaient la dissolution de la Bosnie ou le redécoupage de ses frontières. Le président Borut Pahor a d’ailleurs réaffirmé son souhait d’inclure la Bosnie-Herzégovine dans l’Union européenne. Le Premier ministre Janez Janša a quant à lui été jusqu’à dénoncer un coup-monté de l’opposition de gauche.

Une telle idée de redécoupage des frontières a également été rejetée outre-Atlantique. En effet, les Etats-Unis ont réaffirmé leur volonté de préserver l’intégrité territoriale de la Bosnie et leur soutien envers le médiateur de l’ONU dans la région. Selon Ned Price, porte-parole du Département d’Etat, ces spéculations “injustifiées“ sur les modifications des frontières “[risqueraient] de favoriser l’instabilité dans la région“. L’ambassadrice américaine auprès des Nations-Unies, Linda Thomas-Greenfield, a quant à elle réaffirmé la position inchangée des Etats-Unis vis-à-vis des Accords de Dayton de 1995.

Au niveau européen, les réactions ont aussi été nombreuses, même si certains Etats comme le Royaume-Uni ne se sont pas prononcés sur la question. La France, l’Irlande et l’Estonie, tous trois membres du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, ont confirmé leur soutien à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine. Côté allemand, le ministre chargé des affaires européennes, Michael Roth, a déclaré que le redécoupage des frontières “serait très dangereux et risquerait d’ouvrir la boîte de Pandore et des conflits potentiels” ; vision partagée par le ministre fédéral des Affaires étrangères, Heiko Maas, qui a rejeté lui aussi l’idée d’une re-définition des frontières dans les Balkans occidentaux.

Mais alors pourquoi une telle initiative ? Était-ce un plan officieux qui n’aurait pas dû être dévoilé, une fake news, une stratégie douteuse ou alors une façon particulière de “tâter le terrain” sur la question ? Dans tous les cas, ce “papier fantôme” aura eu pour mérite de faire parler de lui, même si Željana Zovko, eurodéputée croate (HDS/PPE) dénonce de telles pratiques. Pour elle, les papiers fantômes “prennent les discussions en otage” et ne font pas avancer le cheminement. Tant est si bien de constater que les frontières de la Bosnie-Herzégovine ne semblent, pour l’instant, pas prêtes de changer…

Une réflexion sur “Le « papier fantôme » : vers une redéfinition des frontières dans les Balkans ?

  • 17 mai 2021 à 0 h 03 min
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    Les gens qui ne veulent pas changer les frontières injustes sont des fauteurs de guerres . Évidemment qu’ il faudrait en finir avec les frontières injustes héritées des deux guerres mondiales , comme çà a été fait avec les accords de Dayton qui ont arrêté la guerre en Bosnie en 1995 . Et ce dans les Balkans comme dans le reste de l’ Europe . La Bosnie devrait être réduite à ses zones à majorité musulmane , ou mieux , partagée entre la Croatie et la Serbie , les musulmans bosniaques allant prendre la place des Arméniens et des Grecs expulsés par la Turquie dans les années 1910 et 1920 . Le Kosovo devrait être partagé entre la Serbie et l’ Albanie , Mitrovitsa Nord étant rattaché à la Serbie et les minorités albanaise et serbe résiduelles subsistant ensuite de part et d’ autre de la nouvelle frontière étant échangées . La Macédoine du Nord devrait être rattachée à la Bulgarie , sauf la région de Tetovo qui serait rattachée à l’ Albanie ; la Bulgarie récupérant aussi les petites zones de Bosilegrad et Tsaribrod occupées par la Serbie depuis la fin de la Première guerre mondiale . Le nord de la Voïvodine devrait être restitué à la Hongrie . La Moldavie devrait être restituée à la Roumanie , sauf la Transnistrie qui devrait être rattachée à l’ Ukraine en échange de la Crimée et de la partie du Donbass occupée par la Russie . En plus de la Voïvodine du Nord , la Hongrie devrait aussi récupérer le pays Sicule en Transylvanie ainsi que les zones magyarophones du sud de la Slovaquie et de l’ Ukraine Subcarpathique . L ‘ Ukraine récupérant en plus de la Transnistrie précédemment citée la région de Sanok dans le sud-est de la Pologne . Plus au nord , l’ Allemagne récupérerait l’ Autriche , ainsi que le Tyrol du Sud et Eupen-Saint-Vith occupés respectivement par l’ Italie et la Belgique depuis la fin de la Première guerre mondiale . À terme l’ Allemagne récupérerait aussi quelques parties de la région des Sudètes , comme notamment le triangle Eger – Karlsbad – Marienbad à l’ extrémité occidentale de la Tchéquie , ainsi que les saillants au nord du même pays ( Rumburg – Warnsdorf , Friedland – Reichenberg , Braunau , Freiwaldau – Jägerndorf … ) et quelques petites zones à la frontière tchéco – autrichienne comme notamment Nikolsburg . Et surtout l’ Allemagne récupérerait une bonne partie des régions annexées par la Pologne en 1945 : la Silésie ainsi qu’ une bande de territoire de quelques dizaines de kilomètres de large à l’ est du fleuve Oder , avec notamment le port de Stettin ; et aussi l’ enclave « russe » de Königsberg/ »Kaliningrad » , étendue vers le sud , du côté polonais de l’ actuelle frontière jusqu’ à Allenstein/ »Olsztyn » et au lac Spirding/ »Sniardwy » . Enfin l’ Irlande du Nord devrait être partagée en tenant compte non pas des limites administratives ( celles des comtés ) , mais en tenant compte de l’ implantation des ethnies et des religions .

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