Les Frères musulmans en Egypte

Les Frères musulmans en Égypte

L’Egypte est un géant régional: il s’agit du plus grand pays arabe et du plus peuplé de la région du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient. En outre, il existe une ambiguïté dans la relation entre le pouvoir militaire et les Frères musulmans et l’Egypte possède des rivaux régionaux, comme le Qatar et la Turquie, qui sont directement liés aux Frères musulmans. La Société des Frères Musulmans a été créée en 1928 au Nord de l’Egypte et, depuis près d’un siècle, c’est la seule organisation qui arrive à concurrencer véritablement l’armée en Egypte. Cette société a commencé en tant qu’association de bienfaisance et, au fil du temps, elle a acquis un but politique, défendant par exemple l’opposition à la présence britannique et l’instauration d’un État islamique : « Elle se veut transnationale et non violente et entend lutter contre l’influence laïque occidentale en développant un « Islam social » »[1].

 

Les Frères musulmans dans la société égyptienne : une force politique ascendante

Deux décennies après la création des Frères musulmans, le premier ministre Mahmoud Fahmi al-Noqrachi a ordonné la dissolution de la confrérie, raison pour laquelle un militant des Frères musulmans l’a assassiné en décembre 1948. La situation s’est dégradée et l’organisation a fait l’objet d’une répression violente, y compris l’assassinat de son fondateur, Hassan al-Banna, par la police secrète en février 1949.

D’un autre côté, l’armée détient le pouvoir depuis 1953, avec Nasser, Sadate et Moubarak, des dirigeants « croyants, mais désireux de garder la religion à distance ». Il existait à ce moment une sorte de tolérance vis-à-vis des Frères, pourtant ils ne pouvaient pas se transformer en parti politique. Toutefois, la confrérie est interdite à nouveau en 1954 à cause d’une tentative d’assassinat contre le président Gamal Abdel Nasser, un acte imputé au mouvement.

Dans les années suivantes, et jusqu’à la mort dudit président en 1970, les Frères musulmans ont fonctionné dans la clandestinité. Petit à petit, ils commencent à réaliser un « réarmement religieux par le bas », signifiant qu’ils ont commencé à prendre en charge des fonctions sociales, telles que des centres de soutien scolaire, d’aide aux plus pauvres et autres, afin de pénétrer la société par le bas (à travers la société civile). Nous pouvons constater, à ce moment-là, l’existence d’activités menées par des acteurs religieux en réaction à un projet politique qui était très nationaliste. 

Finalement, en 1984, les Frères musulmans ont été reconnus comme organisation religieuse par le président Hosni Moubarak mais leur inscription en tant que parti politique a été refusée. Ce faisant, des candidats indépendants, provenant de la confrérie, se sont présentés. A titre d’exemple, lors des législatives de 2005, l’organisation a connu un grand progrès vu qu’elle a conquis 20% des sièges. A l’inverse, elle n’a rien remporté au premier tour des législatives de 2010, entraînant des dénonces de fraudes massives afin de boycotter le second tour.

 

2011 : une image décrédibilisée de l’armée qui profite aux Frères musulmans 

Plus tard, en 2011, lors du soulèvement démocratique du Printemps arabe (l’ensemble de contestations populaires dans de nombreux pays arabes à partir de 2011), les Frères musulmans en profitent pour participer aux contestations et réussissent à exister politiquement, via le parti Justice et Liberté (PJL). Ce faisant, le 25 janvier 2011, des milliers de manifestants sont allés à la place Tahrir au Caire pour manifester contre les autorités égyptiennes, une manifestation qui a duré 18 jours malgré la répression violente. D’ailleurs, il est essentiel de rappeler que le Printemps arabe a entraîné, le 11 février 2011, le départ du dictateur Hosni Moubarak après 30 ans au pouvoir en tant que chef d’Etat de l’Egypte.

En plus, à cause des manifestations populaires, en février 2011, Moubarak transfère ses pouvoirs au Conseil suprême des Forces Armées (CSFA). En fait, ils n’ont pas voulu transmettre le pouvoir aux civils, mais cela constituait finalement un fardeau et un risque à l’armée égyptienne, puisqu’il s’agissait de gérer une transition politique ainsi que de contrôler l’économie du pays. Dans ce sens, l’armée a commis d’ importantes erreurs. 

C’est pour ces raisons qu’on considère que les Frères musulmans ont profité de ce moment de fragilité pour se rallier progressivement à la révolte et pour créer leur parti afin de sortir de la clandestinité – leur parti a gagné les législatives fin 2011. D’un autre côté, tout cela, ajouté aux violentes répressions des manifestations notamment fin 2011, a contribué à porter atteinte à l’image et à la crédibilité de l’armée, déclenchant une nouvelle vague tant de contestations que de répressions. 

Ce faisant, pendant les campagnes électorales du second tour des présidentielles en 2012, le candidat Mohamed Morsi (représentant des Frères musulmans) essaye d’obliger les militaires à se retirer du scénario politique et de renoncer à leurs prérogatives en faveur des institutions élues, c’est-à-dire, le Parlement et la présidence. A ce moment-là, ces deux groupes rivaux (les militaires et les islamistes) ne se confrontent pas directement et préfèrent être prudents. Pourtant, on a ensuite assisté à une bataille institutionnelle entre eux.

 

De l’élection démocratique des Frères au retour de l’armée au pouvoir

Mohamed Morsi a donc remporté la présidentielle en 2012, représentant l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, mais aussi le premier président élu démocratiquement en Egypte. A l’inverse de la situation lors des présidentielles, Morsi a reconnu, durant son serment en tant que président, les efforts de l’armée pendant la période de transition. Cela a été vu comme une volonté de trouver une sorte d’arrangement, voire de compromis, entre ces acteurs.

Cependant, ce moment de paix apparent n’a pas duré longtemps et la situation a recommencé à se dégrader. En effet, les Frères musulmans étaient connus par la société comme des défenseurs des plus défavorisés puisqu’ils promouvaient des activités sociales et caritatives. Mais les choix économiques lors du mandat du président Morsi ont été très similaires aux politiques menées par les derniers dirigeants, décevant profondément ses électeurs. 

En plus, Morsi et la direction des Frères musulmans savaient que trouver un équilibre pourrait être une tâche ardue, puisque s’ils se rapprochaient trop du CSFA, à travers les compromis conclus faisant trop de concessions, il existerait le risque de compromettre la cohésion de l’association et de porter atteinte à sa base.

Toutefois, à cause des tentatives d’élargir ses pouvoirs, Mohamed Morsi dérive lui aussi vers l’autoritarisme, ce qui a entraîné des manifestations populaires réclamant son départ. Le 3 juillet 2013, le président est arrêté par l’armée, qui était dirigée par Abdel Fattah al-Sissi, le ministre de la Défense à l’époque. Le 14 août, les forces de l’ordre font des attaques sur le campement de partisans de Morsi sur deux places du Caire, quand 700 personnes ont été tuées en quelques heures. Au total, en quelques mois, plus de 1400 manifestants pro-Morsi ont été assassinés. 

Le scénario problématique décrit, qui se dégradait chaque jour, a donc facilité la réalisation d’un coup d’Etat en 2013, ce au nom de la lutte contre le « terrorisme », dans la mesure où les Frères musulmans ont été déclarés en tant qu’organisation terroriste par la justice égyptienne. Ensuite, en 2014, leur parti politique, le PJL, a été dissous et la quasi-totalité des dirigeants des Frères musulmans et des milliers d’opposants islamistes ont été arrêtés. La situation était si critique que des centaines de personnes, y compris Mohamed Morsi, ont été condamnées à mort. Mais, dans le cas de l’ancien président, cette peine a été convertie en prison à vie.

Alors, en 2014, Abdel Fattah al-Sissi prend le pouvoir et valide le putsch par les urnes : il a été élu président du pays, entraînant une forte répression contre les journalistes, militants et opposants du régime, y compris les Frères musulmans. 

Cependant, la problématique ici ne tourne pas seulement autour de la religion, vu que 90% des Egyptiens sont musulmans sunnites et que l’Islam est toléré et revendiqué, même par l’armée au pouvoir. Par contre, il est important de constater que l’organisation des Frères musulmans a été interdite et même inscrite sur la liste des organisations terroristes, alors qu’il y a ceux qui considèrent que la vraie menace terroriste en Egypte était, et demeure, celle provenant des djihadistes salafistes au désert du Sinaï, qui revendiquent leur affiliation à l’Etat islamique. 

Bien que le président Sissi ait déclaré que ces deux groupes faisaient partie de la même chose, leur conception de l’Islam diffère significativement, les Salafistes étant considérés comme un groupe plus radical, puisqu’ils rejettent certaines conceptions occidentales, à l’instar de la formation de partis, la participation aux élections, ou encore l’accès des femmes à l’espace politique et professionnel.

 

« L’organisation est déconnectée de sa base et en plein déclin »

Selon l’analyse d’Abdelrahman Ayyash, chercheur spécialiste des Frères musulmans, « Présentée un temps comme la grande gagnante des soulèvements arabes, l’organisation islamiste des Frères musulmans traverse probablement la plus grave crise de son histoire : fuite et traque massive de ses membres et perte de légitimité à la suite de ses échecs politiques en Tunisie, en Égypte, voire au Soudan. Dix ans après la chute de l’ex-raïs, l’organisation fondée en 1928 sur les bords du canal de Suez est déconnectée de sa base et en plein déclin ».

Si on remonte à nos jours, l’armée égyptienne possède un grand poids économique et est impliquée dans des projets d’infrastructure, de transport, contrôle aussi des entreprises d’acier et d’agro-alimentaires et dirige toutes les entreprises publiques dans le pays. L’armée est considérée comme la « colonne vertébrale » du pouvoir en Egypte, raison pour laquelle elle est concurrencée par les Frères musulmans, qui sont dirigés par des commerçants dans la plupart des cas. Ainsi, cette organisation, au contraire de l’armée, a une fonction sociale et caritative, ce qui est un facteur déterminant dans un pays où le taux de chômage des jeunes dépasse 30%.

En plus, la plupart des leaders de la confrérie ont aujourd’hui entre 70 et 80 ans, raison pour laquelle ils sont incapables d’avoir et de partager de nouvelles idées pour essayer de faire revivre la société. Malgré la mobilisation de nombreux jeunes à la suite des évènements de 2011, il y a un manque de membres jeunes dans l’organisation actuellement à cause de son principe de base « écoute et obéis »,. En fait, la jeunesse se plaint d’une indifférence voire d’un abandon de l’organisation à leur égard.

Concernant Mohamed Morsi, bien qu’il fût considéré comme un mauvais leader par la plupart des membres et sympathisants des Frères musulmans, il était respecté en tant « qu’homme de principe ». Ces gens croient qu’il est mort pour ses idées, engendrant l’identification de nombreux Égyptiens, y compris des jeunes, à cet ancien chef d’Etat. 

Donc on s’aperçoit que, actuellement, l’idéologie de la confrérie est considérée très creuse, avec des idées vagues de transformer l’Islam en un rôle important dans la société et l’Etat. Cela est très flou puisqu’il n’existe pas de sujets concrets autour de cette idéologie générale. En plus, lors des dernières années, les leaders de l’organisation ont organisé des campagnes médiatiques contre le régime militaire en place, sans pour autant avoir aucun impact ni changement réel. 

Toutefois, l’existence de sympathisants est due au phénomène d’un fort attachement sentimental à l’organisation, à travers l’offre d’un réseau utile dans leur vie courante. Il y a de nombreux sympathisants qui se marient uniquement avec des gens provenant de ce cercle-là, ou qui n’acceptent que des médecins et comptables inclus dans cette réalité aussi ou encore qui fournissent une éducation à leurs enfants suivant l’idéologie en question. Bien que dans la majorité des cas cet engagement ne va pas plus loin que ça, cet attachement joue un rôle important et explique certaines pratiques.

Mais, d’une façon générale, il s’agit toujours d’un mouvement qui, dans la plupart de son existence, a été interdit par les présidents égyptiens, raison pour laquelle ses activités fonctionnaient presque toujours dans la clandestinité. Donc, il n’existe pas de document officiel avec une liste de tous les membres de l’organisation et beaucoup de gens ne se réunissent plus actuellement. A cause de toutes ces difficultés, la confrérie demande à ces membres « inactifs » de soutenir les familles des prisonniers ainsi que de faire des donations en sa faveur. 

Bien que les Frères musulmans aient toujours organisé des activités caritatives, aujourd’hui elles se destinent uniquement à son réseau et non plus à la population générale. Auparavant, l’organisation organisait des collectes d’argent significatives afin de financer des écoles ou des hôpitaux, mais aujourd’hui, cela est destiné seulement aux familles des prisonniers et victimes tuées lors des attaques à l’encontre de ses membres. Ces actions basées sur le soutien financier font que de nombreuses personnes se rapprochent de l’organisation afin d’obtenir uniquement une aide financière.

Certes, il y a ceux qui critiquent l’existence d’un basculement vers le djihadisme, mais en fait cela arrive souvent dans le milieu carcéral. En dehors des prisons, dans la plupart des cas, l’organisation parvient à contrôler ses membres en raison de l’existence des aides financières mentionnées. Cependant, il existe des exceptions, bien sûr, à l’instar du groupe djihadiste Hasm, qui a été fondé par des ex-Frères musulmans et responsable de nombreuses attaques à l’encontre des forces de sécurité.

 

Pour conclure…

Lors de cette brève exposition des faits et du parcours historique des Frères musulmans, nous avons vu qu’en vertu de certaines actions choisies par l’organisation en différents moments de son existence, il y a eu un important affaiblissement de son influence dans la société égyptienne. Pendant des années, ils ont commis des erreurs successives de stratégie. De plus, de nombreux militants de la confrérie sont restés en prison ou en exil pendant des décennies, c’est-à-dire, totalement éloignés du pouvoir et des activités de l’organisation, ce qui n’a pas aidé non plus à améliorer le sort de la confrérie.

Cela a causé un important démembrement au sein de l’association et un grave manque d’organisation, ne se limitant pas qu’à l’incapacité et à l’inaptitude de l’ancien président de l’Egypte représentant des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Il ne s’agit pas de pointer les erreurs de qui que ce soit, mais d’analyser cette chute et cet affaiblissement en regardant l’ensemble des évènements.

Bien que les médias affirment que ces erreurs étaient systématiques, en réalité, le facteur décisif de cette défaite a été l’inexistence d’une opposition forte au régime en place. Même si à un moment donné les Frères musulmans faisaient partie d’une majorité électorale et parlementaire, ils n’ont jamais possédé la force de contrôler les appareils et les centres de pouvoir de l’Egypte. On a assisté à des décennies d’autoritarisme du régime en place, sans aucune alternance et une énorme centralisation du pouvoir, vu que la police, l’armée, l’information, la justice, l’économie et tous les autres secteurs étaient concentrés dans les mains de l’ancien régime. En ce sens, la seule façon d’éviter l’affaiblissement des Frères égyptiens serait à travers la création d’alliances et d’une opposition forte pour lutter contre ces pratiques obsolètes. 

Actuellement, avec Abdel Fattah al-Sissi, l’Egypte possède à nouveau un pouvoir autocratique, très autoritaire et militarisé qui se base sur la domination d’une élite et répond aux éventuelles contestations par une répression violente. Le chef d’Etat utilise souvent l’argument de « lutte contre le terrorisme » afin d’être soutenu par les Etats Occidentaux, y compris la France et les Etats-Unis, dont l’ex-président Donald Trump a annoncé fin 2019 l’inscription des Frères musulmans dans la liste d’organisations terroristes et a salué le « bon travail » d’al-Sissi en tant que gouvernant.

Certes, il y a ceux qui considèrent que les Frères musulmans « n’ont jamais été aussi déconnectés de la société égyptienne qu’aujourd’hui ». Ainsi, nous parlons ici d’un mouvement religieux qui demeure interdit et a été très affaibli au fil du temps. Cependant, nous pouvons constater également qu’il existe toujours des centaines de milliers de sympathisants de cette confrérie en Egypte.

Alors, malgré les dégâts et les mauvaises conséquences de l’affrontement entre l’armée et les Frères musulmans, portant atteinte aux efforts de la population lors du Printemps arabe de 2011, les Frères musulmans n’ont probablement pas dit leur dernier mot dans la mesure où ils demeurent une force toujours présente qui peut être capable de reprendre le pouvoir à tout moment.

[1] Franck Ballanger et Jean-Marc Four, « Le pouvoir égyptien face à la confrérie des Frères musulmans », Actualités dans France culture, publié le 17 janvier 2021, disponible sur : https://www.franceculture.fr/politique/le-pouvoir-egyptien-face-a-la-confrerie-des-freres-musulmans

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