Israël-Palestine : les racines du conflit

Israël-Palestine : les racines du conflit

Mai 2021 : une nouvelle flambée de violences a lieu à Jérusalem-Est. Des familles cisjordaniennes sont menacées d’expulsion, dans le quartier de Cheikh Jarrah, par le pouvoir israélien, qui administre illégalement le territoire oriental de la cité, en territoire palestinien. Ces menaces d’expulsion ont créé un climat de forte tension qui rappelle à quel point la moindre étincelle peut tout embraser. 

Des protestations se sont tenues pour contester la décision d’expulser les familles palestiniennes de leurs foyers. Mais au fil des semaines, des heurts et affrontements entre les forces de l’ordre israéliennes et des manifestants palestiniens s’intensifient. Et au cours du weekend du 8 et 9 mai, des violences éclatent au niveau de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, au sein même de la mosquée Al-Aqsa. De là, une escalade de violence s’enchaîne puis à partir du lundi 10 mai, les Palestiniens et les Israéliens sont replongés dans les heures sombres de leur coexistence : tirs de roquette du Hamas vers des villes israéliennes, bombardements israéliens sur Gaza et des scènes d’affrontement et de lynchage refont surface. 

Sept ans après la dernière flambée de violence, l’armée israélienne et le Hamas palestinien ont été une nouvelle fois au bord d’une guerre généralisée. Après 10 jours meurtriers, un cessez-le-feu entre en vigueur le vendredi 21 mai. Au total, au moins 270 personnes sont tuées pendant les affrontements, essentiellement dans la bande de Gaza. Plus de 70 000 Palestiniens sont déplacés. 

Ce conflit multifactoriel dure depuis plus de 70 ans. Les affrontements politiques, territoriaux et armés ont mené à des désastres humains à répétition. Ces tensions, qui prennent racine sur des enjeux territoriaux, structurent en grande partie la géopolitique du Proche et Moyen Orient et influencent tout le système politique international de la seconde moitié du XXe siècle. Le centre historique de Jérusalem est le point de convergence du patrimoine historique des trois grandes religions monothéistes sur Terre. Mais c’est aussi le lieu symbolique des tensions entre Israéliens et Palestiniens depuis la proclamation de l’État hébreux, en 1948.

Entre la fin du XIXe siècle et la proclamation de l’État d’Israël, en 1948, les prémices du conflit sont déterminantes. D’un côté, les juifs plaident pour un “retour en Terre promise” et de l’autre les arabes de la région de Palestine voient d’un mauvais œil l’arrivée d’un occupant sur une terre qu’ils s’approprient. 

Trois grands axes définissent les prémices du conflit : la naissance du sionisme à la fin du XIXe siècle, l’émergence du nationalisme arabe post-empire ottoman et enfin la gouvernance sous mandat britannique de la Palestine à partir de 1922. 

 

De la fuite de l’antisémitisme européen à l’émergence du nationalisme juif 

En 1896, le journaliste austro-hongrois juif, Theodor Herzl, publie Der Judenstaat (L’État des Juifs) : cet ouvrage marque l’émergence du sionisme, c’est-à-dire le mouvement nationaliste juif prônant la volonté de créer un “foyer national juif”. Le terme “sionisme” tire son nom de Sion, colline de Jérusalem symbolisant le “retour” en Terre promise. L’affaire Dreyfus qui éclate en France à la fin du XIXe siècle a fortement influencé la réflexion d’Herzl pendant l’écriture de son ouvrage.  

 Le XIXe siècle a été marqué par la classification des “races” : une pseudo-science basée sur la hiérarchisation des êtres humains en fonction de leur origine, couleur de peau ou religion. L’antisémitisme naît alors pendant cette période. Le terme “antisémite” apparaît pour la première fois en 1873. La communauté juive subit des actes répressifs et notamment des pogroms, essentiellement au sein de la Russie tsariste, dans les années 1880. Dans une Europe occidentale qui plonge à partir de la fin du XIXe siècle dans le nationalisme et toutes les conséquences discriminantes qui vont avec, le sionisme naît en réaction à ce climat de forte xénophobie. 

 Pour Theodor Herzl, le peuple juif doit obtenir “une terre sans peuple pour un peuple sans terre” en faisant référence à la Terre d’Israël, la Terre promise, la Palestine. Mais cette “terre sans peuple” est pourtant bien peuplée. Longtemps considérée par l’Occident comme un espace vide, inhospitalier et désertique, la région de Palestine est habitée depuis plusieurs siècles majoritairement par des populations arabes. 

Avant la publication d’Herzl, la Première Aliyah a été la première vague d’immigration des Juifs d’Europe de l’Est en Palestine ottomane, de 1881 à 1903. Durant cette période, entre 25 000 et 35 000 Juifs s’installent sur le territoire. La motivation des premiers arrivants était ainsi bien moins politique mais avant tout économique. Démographiquement, la ville de Jérusalem par exemple était habitée par environ 7 000 juifs en 1862 puis a cru jusqu’à 40 000 en 1902. La Première Aliyah pose néanmoins les bases de l’installation juive dans la région et les motivations des nouveaux arrivants se caractérisent de plus en plus par l’aspect politique du sionisme. En Palestine, la présence de la communauté sioniste s’institutionnalise à partir du début du XXe siècle avec l’apparition des premiers kibboutz : des villages collectivistes créés par des juifs sionistes d’origine russe et polonaise, basés sur l’idéal d’un socialisme rural. Au début du XXe siècle, les sionistes restent largement minoritaires dans le peuple juif, et la majorité de l’immigration de la communauté a surtout lieu vers les États-Unis. 

L’arrivée des sionistes en Palestine a participé à la détérioration des relations entre juifs et arabes. Derrière la formule d’Herzl, érigée en slogan par les immigrants sionistes sur le territoire palestinien, et l’idée, véhiculée par l’Occident au cours du XIXe, selon laquelle ce territoire est une zone désertique peu habitée, les sionistes entament une colonisation de la Palestine avec l’idée de ramener à la vie cette terre inhospitalière et dévastée. 

Progressivement, sous l’impulsion du mouvement sioniste, de plus en plus de juifs investissent dans des terres en Palestine. Cette installation est, rappelons-le, motivée par un objectif : la création d’un foyer national juif. La création d’un nouveau pays juif et non pas un pays juif et arabe. Le début de la colonisation juive en région palestinienne attise les premières tensions, dès les années 1910. L’investissement de la communauté juive en Palestine met à l’écart les arabes palestiniens dans le développement progressif du territoire au début du XXe siècle. Mais à l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman s’effondre, le nationalisme arabe émerge. 

 

 La naissance du nationalisme arabe : les Palestiniens en quête de reconnaissance

Sous l’Empire ottoman, l’expression culturelle de la région palestinienne reste paralysée par la politique multiethnique de l’empire turc. À titre d’exemple, la langue couramment parlée jusqu’au début du XXe siècle dans la région est le turc. Mais à la fin de la Première guerre mondiale, l’Empire ottoman s’effondre et le panarabisme se veut être le successeur de la fin de l’empire turc. 

Particulièrement en Syrie, les provinces arabes du Proche-Orient voient la naissance du nationalisme arabe. Ce nationalisme en Syrie tendait à conserver un lien avec l’histoire de l’empire turc tandis que le mouvement palestinien, lui, se préoccupait davantage de la présence de l’immigration juive sur le territoire. Dès le début du XXe siècle, l’expression du nationalisme palestinien se fonde sur la contestation de l’achat fréquent par les sionistes de terres en Palestine. 

 À partir de 1920, les premières violences entre les communautés ont lieu lors d’affrontements à Jérusalem, Tel-Aviv et Jaffa. La même année, la Haganah est créée en réaction aux émeutes : une organisation paramilitaire du Yishouv (nom donné aux Juifs immigrés en terre palestinienne avant la proclamation de l’État d’Israël en 1948) qui constitue les bases de la future armée de défense d’Israël. Tout au long des années 1920, les tensions entre arabes palestiniens et le Yichouv s’aggravent, alors que l’immigration juive dans la région s’accélère. Le nazisme arrive au pouvoir en Allemagne en 1933 et une nouvelle vague d’immigration juive arrive en Palestine, renforçant ainsi la présence de la communauté hébraïque dans la région. 

Le nationalisme palestinien se développe autour d’une figure, Amin al-Husseini. En 1921, il est nommé Grand Mufti de Jérusalem. Il devient rapidement l’un des principaux pionniers du nationalisme palestinien prônant la création d’un État arabe indépendant. Sympathisant de l’idéologie nazie au cours des années 1930, il milite à la fois contre l’immigration juive en Palestine et la présence coloniale britannique. Le mufti s’était même rendu à Berlin pour rencontrer Hitler.  Les  connivences entre les nazis, notamment le responsable de la logistique du génocide des Juifs, Adolf Eichmann, et Amin al-Husseini sont attestées par Hannah Arendt dans son livre Eichmann à Jérusalem : “Les connexions du Grand Mufti avec les nazis durant la guerre n’étaient pas secrètes ; il avait l’espoir qu’elles l’aideraient à exécuter une sorte de solution finale au Proche-Orient”. Mais ce lien se renforce surtout après la révolte palestinienne de 1936-1939, violemment réprimée par le Royaume-Uni mandataire, soutenu par les milices sionistes. 

Al-Husseini a été l’un des principaux instigateurs de la révolte palestinienne entre 1936 et 1939. La contestation commence par une large grève suivie d’une insurrection armée. Le soulèvement nationaliste arabe a été maté dans le sang par le pouvoir britannique. Au total, près de 5 000 Palestiniens, 262 Britanniques et 304 Juifs sont tués pendant ces trois années de lutte violente. En large infériorité militaire, les arabes palestiniens sont vaincus mais obtiennent des concessions politiques : le Livre blanc britannique de 1939 prévoit notamment la limitation de l’immigration juive en Palestine et la création d’un État unitaire dans les 10 ans avec un gouvernement partagé entre Juifs et Arabes. 

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la Palestine sous mandat britannique constitue déjà une zone de très forte tension entre Arabes et Juifs. La coexistence des immigrés juifs et arabes palestiniens s’est largement détériorée au cours des années 1920 et 1930. La gestion britannique, mandataire du secteur, a néanmoins été un facteur d’exacerbation non négligeable des tensions arabo-juives en Palestine avant 1948. 

 

 Le mandat britannique en Palestine : diviser pour mieux régner ?

 L’un des points déterminants du mandat britannique en Palestine repose dans l’une des missions que la Société des Nations (SDN) confie au Royaume-Uni : la création d’un “foyer national Juif”. Une mission qui succède à la déclaration de Balfour, de 1917, une lettre ouverte du secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, Arthur Balfour, adressée à Lionel Walter Rothschild, personnalité centrale de la communauté juive britannique et financier du mouvement sioniste. Dans cette lettre, le Royaume-Uni se déclare favorable à l’établissement d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine (“His Majesty’s Government view with favour the establishment in Palestine of a national home for the Jewish people [sic]”). 

Pourtant, la région palestinienne est dix fois plus peuplée d’Arabes, selon un recensement britannique en 1919, que de Juifs. Un fait qui, dès le début du mandat britannique, remet en question la légitimité d’une telle promesse au peuple juif. Mais surtout, cette déclaration va à l’encontre de la promesse faite en 1915 aux nationalistes arabes par Henry MacMahon, Haut-commissaire britannique en Égypte. Dans une correspondance entre 1915 et 1916, le Haut-commissaire répond favorablement au projet de la reconnaissance des pays arabes évoqué par Hussein ben Ali, chérif de la Mecque de 1908 à 1924 et Roi du Hedjaz (région ouest de la péninsule arabique) entre 1916 et 1924. 

Incontestablement, la gestion britannique du mandat en Palestine, concédé par la SDN, repose sur des erreurs d’appréciations locales d’une part et sur des intérêts géostratégiques post-première guerre mondiale d’autre part. Le Royaume-Uni a en effet voulu maintenir son contrôle sur la région du Proche et Moyen Orient, riche en pétrole, en s’appuyant sur la montée en puissance diplomatique du sionisme au début des années 1920. 

Finalement, le pouvoir britannique n’a fait qu’alimenter, voire structurer, l’antagonisme arabo-juif en Palestine, à partir de promesses contradictoires faites aux deux communautés. Le Royaume-Uni et la SDN ont fait le choix de reconnaître la diplomatie sioniste au détriment des Arabes palestiniens, en large majorité démographique dans la région. La construction du nationalisme palestinien a, de ce fait, été marquée par une forte méfiance à l’égard du colon londonien en s’opposant en premier lieu à l’immigration des sionistes en Palestine. 

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