Détournement de Ryanair par le Belarus : quelles conséquences géopolitiques ?

Détournement de Ryanair par le Belarus : quelles conséquences géopolitiques ?

Ces dernières semaines, le Belarus a été sur le devant de la scène médiatique, suscitant ainsi de nouvelles problématiques diplomatiques sur la scène européenne. Le 23 mai dernier, le Belarus a détourné un avion de ligne afin d’arrêter le journaliste biélorusse Roman Protassevitch et sa compagne russe Sofia Sapega. Cet opposant lutte depuis 2011 contre la régime autoritaire d’Alexandre Loukachenko. Selon Alex Kokcharov, Roman avait pour ambition « de voir venir la fin de ce régime totalitaire et la transition de la Biélorussie vers un système plus démocratique, avec des élections et un système politique plus aligné sur les démocraties de l’Union européenne, et non sur le système autocratique de la Russie ». Un avion de l’armée biélorusse, équipé de deux missiles, a intercepté l’avion dans son espace aérien en prétextant une attaque à la bombe du Hamas afin de le contraindre à atterrir à Minsk. Dénoncé par la majorité de la communauté internationale, cet acte a entraîné diverses conséquences, isolant encore davantage la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko. 


L'établissement d'une marginalisation

Suite à ces événements, la communauté internationale a condamné les agissements du président menaçant ainsi la sécurité régionale européenne. Comme l’a énoncé Thierry Breton, le commissaire européen au Marché intérieur, cet acte ne doit pas rester impuni. Ainsi plusieurs États et organisations internationales mettent en place des sanctions. Par exemple, l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) dépendant de l’ONU doit mener une enquête relative à la légalité de ce détournement. L’Union européenne des Vingt-Sept avait déjà imposé des sanctions au pays lorsque les forces de l’ordre avaient mener une répression violente à l’encontre de manifestants pacifiques ainsi qu’aux arrestations arbitraires suivant l’élection présidentielle d’août 2020. L’institution européenne a interdit à certains membres des autorités biélorusses de pénétrer sur le territoire de l’UE. Elle a également pris des mesures de gel de leurs avoirs. La dernière sanction prise est l’interdiction aux compagnies aériennes biélorusses de survoler son territoire. Les États-Unis ont également pris des mesures à l’encontre de neuf entreprises publiques biélorusses interdisant toute transaction avec ces dernières. L’UE et les États-Unis coopèrent aujourd’hui afin de réfléchir à des nouvelles sanctions plus efficaces notamment en visant le coeur de l’économie biélorusse : les exportations de potasse, le transit de gaz russe ou encore en abandonnant le projet de gazoduc Nord Stream 2, précisé par un rapport de la Fondation Carnegie Europe. 

La gouvernance anti-démocratique de Loukachenko a participé à une forte ostracisation du Belarus. Et malgré les sanctions, le dictateur mène une politique toujours plus répressive. Cela s’est renforcé principalement avec la décision unilatérale de fermer les frontières terrestres avec la Pologne et la Lituanie. Officiellement, cette mesure a été justifiée par la pandémie de Covid-19 afin d’endiguer sa propagation. Néanmoins, selon la population, cette fermeture serait un moyen de contenir les mouvements de protestation. En outre, la Biélorussie riposte aux sanctions imposées « ne pouv[ant] pas laisser sans attention cette démarche inamicale », comme l’a déclaré Anatoli Glaz, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères du Belarus. Il apparaît qu’Alexandre Loukachenko ne cédera pas aux pressions de la communauté internationale.

La Biélorussie apparaît, aujourd’hui, isolée dans les relations internationales. Mais elle peut compter sur des soutiens externes plus ou moins fragiles.

 

Un futur fragile pour Loukachenko ?

La Biélorussie peut compter sur quelques alliés dont la Russie qui considère cet État comme un élément important de sa stratégie d’influence.

Dans les Balkans, la réélection de Loukachenko avait été saluée par plusieurs pays dont la Serbie, le Monténégro ou encore par Milorad Dodik, membre serbe de la présidence de Bosnie-Herzégovine. Mais d’autres pays de la région balkanique, comme la Macédoine du Nord, avaient dénoncé une fraude électorale en soutenant les sanctions prises par l’UE. Il apparaît complexe pour ces États de soutenir davantage les actions menées par le gouvernement de Loukachenko méprisant les normes internationales et notamment les droits de l’Homme à l’instar d’un de ces soutiens, la Russie. Les aveux filmés de Roman Protassevitch et de sa compagne obtenus sous contrainte sont des preuves de ces exactions qui avaient déjà été dénoncées à de multiples reprises par des ONG telles qu’Amnesty International notamment avec un rapport datant de janvier dernier.  

Vladimir Poutine a choisi de soutenir le gouvernement de Loukachenko quoiqu’il en coûte, malgré certaines dissensions relatives à l’impulsivité et l’imprévisibilité du dirigeant biélorusse. En effet, les relations entre les deux nations ont pu être tendues dans le passé lorsque Loukachenko avait refusé une possible union totale. De plus, les actions prises par Bruxelles après le détournement du Ryanair constituent une menace pour l’économie russe (transit de gaz et projet Nord Stream 2).

Pour autant, dans l’état actuel des choses, la Russie apparaît comme le seul soutien du Belarus de Loukachenko pour plusieurs raisons. Ces deux États ayant un passé soviétique commun, emploient des méthodes politiques identiques : instauration d’un climat d’insécurité, violation des droits de l’Homme, répression violente, corruption ou encore assassinats d’opposants. Ces « parias » n’ont qu’un but : rester au pouvoir, transgressant les règles du droit international et perdant par la même occasion leur légitimité institutionnelle.

Loukachenko ne peut s’éloigner de la Russie. Moscou apporte un soutien financier, militaire et politique déterminant. Le Kremlin aurait dépensé près de 120 milliards de dollars en 25 ans afin de stabiliser l’économie biélorusse. Lors de leur rencontre en mai dernier, Poutine a octroyé un prêt de 500 millions de dollars, deuxième moitié d’un crédit d’1 milliard de dollars conclu en décembre 2020. En échange de cette injection de capitaux et de privilèges, Minsk continue de faire partie de la sphère d’influence russe.

En effet, la Biélorussie reste le dernier garde-fou de la désintégration finale de l’ancienne sphère d’influence de l’URSS. Les pays baltes, l’Ukraine, la Géorgie, la Moldavie ou encore l’Arménie ont été perdus ces dernières années en raison par exemple de l’annexion de la Crimée ou encore du fait de l’attaque turco-azerbaïdjanaise. Par conséquent, si Loukachenko tombe, Poutine serait le « dernier dictateur » sur le continent européen sans plus aucune zone tampon avec l’Europe. C’est en ce sens que Vladimir Poutine souhaite conserver cette zone d’influence afin de protéger ses positions. De plus, ce rapprochement peut permettre à la Russie de semer le trouble au sein de l’OTAN s’opposant par la même occasion aux États-Unis. En fragmentant l’Europe, la Russie bloque l’OTAN et rend difficile la prise de décision. Il en va de même avec la Turquie, membre de l’OTAN, entretenant des relations étroites avec Loukachenko et ayant reconnu l’issue du scrutin de 2020. La Biélorussie est donc soutenue précairement par quelques États européens. Néanmoins, son principal allié reste la Russie en raison de leur association stratégique et mutualiste.

 

La politique de Loukachenko toujours aussi répressive après 30 ans de pouvoir

Depuis près de 27 ans, le président Loukachenko a mis en danger la démocratie au sein de l’Etat biélorusse : il a diminué les prérogatives des autres institutions pour fragiliser la séparation des pouvoirs, il a falsifié les élections et traque tous les opposants politiques du pays. Aucune élection n’a été reconnue depuis l’élection présidentielle de 2004, année où Alexandre Loukachenko a supprimé, lors d’un référendum, la limitation du nombre de mandats présidentiels.

L’élection présidentielle d’août 2020 a été un catalyseur dans le processus de contestation mais également dans la répression de l’opposition. Alexandre Loukachenko a été réélu avec plus de 80% des voix engendrant une forte résistance de la part de population. Contestant le résultat du scrutin, les Biélorusses, de toutes classes sociales, se sont mobilisés jusque dans les campagnes du pays. Des manifestations pacifiques ont eu lieu dans les grandes villes du Belarus. Comme le souligne le journaliste franco-biélorusse Andreï Vaïtovicth, cette année a été « un tournant historique du pays » car la contestation s’est illustrée au sein de la société civile qui n’est pas l’opposition classique du gouvernement.

Cette résistance a été violemment réprimée par le gouvernement d’Alexandre Loukachenko avec près de 7 000 arrestations, 400 prisonniers politiques et 8 morts remettant en cause la démocratie du pays comme l’ont analysé Tiphaine Magnat et Julien Pigoury dans leur article Transition Démocratique en Biélorussie, entre espoir et désillusion. Le détournement de l’avion de 170 personnes ainsi que le fait que Stepan Latypov, un activiste contestataire du gouvernement se poignarde en plein procès sont des « électrochocs » pour la communauté internationale. Alexandre Loukachenko avait déjà franchi certaines lignes rouges. Cependant, en raison d’une certaine panique, le président biélorusse n’a plus qu’une seule mission comme le note le politologue Artiom Shreibman : « Éliminer les menaces politiques n’est pas seulement une priorité, c’est aujourd’hui la seule tâche du régime ». Cela peut avoir comme conséquence l’isolement du pays sur la scène internationale.

Le futur reste incertain car d’autres interrogations ont été soulevées quant aux sanctions imposées pénalisant en partie la population civile se retrouvant enfermée dans cet État en proie à la politique autocratique de Loukachenko. Les sanctions prises par l’UE ne sont-elles pas arrivées à leurs « limites » comme s’interrogeait le Président Macron lors d’une conférence de presse suivant le Conseil européen. L’UE doit-elle rester dans la réaction ou doit-elle être plus proactive ? Des réponses se préciseront dans le futur. 

 

NOTES : 

Vogel Lise, « Biélorussie : le journaliste et opposant Roman Protassevitch est-il un combattant d’extrême droite, comme l’assure la Russie ? », Franceinfo, 05/06/2021

URL : https://www.francetvinfo.fr/monde/bielorussie/avion-detourne-en-bielorussie/vrai-ou-fake-bielorussie-le-journaliste-et-opposant-roman-protassevitch-est-il-un-combattant-dextreme-droite-comme-l-assure-la-russie_4650515.html 

Emission l’invité du jour, « Andreï Vaitovich : la Biélorussie « est une Corée du Nord au cœur de l’Europe », France 24, en date du 07/06/2021

URL : https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/invit%C3%A9-du-jour/20210607-andre%C3%AF-va%C3%AFtovicth-la-bi%C3%A9lorussie-est-une-cor%C3%A9e-du-nord-au-c%C5%93ur-de-l-europe

Grynszpan Emmanuel, « Léconomie biélorussesuspendue à laide de la Russie », Challenges, en date du 05/06/2021

URL : https://www.challenges.fr/monde/sous-perfusion-l-economie-bielorusse-suspendue-a-la-russie_767389

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