Le fond diplomatique de la crise migratoire entre le Maroc et l’Espagne

Le fond diplomatique de la crise migratoire entre le Maroc et l’Espagne

La semaine du 17 mai, près de 10.000 migrants sont arrivés, par mer et par terre, aux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, fichées dans le Nord du Maroc. Il s’agit de « restes coloniaux », vu que l’Espagne administre jusqu’à nos jours ces deux villes au statut d’autonome sur le littoral marocain, à hauteur du détroit de Gibraltar. Ces territoires espagnols possèdent des frontières voisines avec le Maroc, représentant ainsi les seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Union européenne.

A première vue, cet évènement semble être une crise migratoire « commune », mais en réalité, ce sont des tensions diplomatiques entre lesdits Etats qui ont généré cette situation. L’origine des tensions réside dans le fait que l’Espagne a accueilli, au mois d’avril, Brahim Ghali, chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario (mouvement politique et armé opposé au Maroc pour le contrôle du Sahara occidental). Il a été admis dans un hôpital espagnol sous une fausse identité pour se faire soigner du Covid-19. Il est important de rappeler également que ces deux pays étaient partenaires dans la lutte contre l’immigration clandestine et le terrorisme islamique. 


Le parcours historique relatif au Sahara Occidental

Pour rappel, l’Espagne a été une potence coloniale dans la région entre 1884 et 1975, mais a quitté la région du Sahara Occidental sans respecter les règles imposées par le droit international au moment de la décolonisation. L’ONU considère le Sahara occidental comme un « territoire non autonome », vu qu’il n’y a pas eu de règlement définitif. Cela parce que cet Etat n’a pas instauré un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui, mais a cédé le Sahara occidental au Maroc et à la Mauritanie, suite à la signature des accords de Madrid de novembre 1975. 

De cette façon, depuis 1976, la région fait l’objet de conflits entre le Maroc (qui exerce un contrôle sur 80% des terres et propose un plan d’autonomie sous sa souveraineté) et les indépendantistes du Front Polisario, qui réclament un référendum d’autodétermination encadré par l’ONU. En 1991, un cessez-le-feu entre Rabat et le Front Polisario a été déclaré mais il a été brisé en novembre 2020, ce qui a entraîné la reprise du conflit armé.

Selon Khadija Mohsen-Finan, enseignante-chercheuse à l’Université Paris 1 et spécialiste du Sahara occidental, « L’Espagne ne soutient pas l’indépendance du Sahara occidental, mais souhaite une décolonisation correcte encadrée par les Nations Unies »[1]. Vu que l’Espagne défend la résolution de la question selon les règles du droit international, dans le cadre des Nations Unies, il lui est interdit de reconnaître l’appartenance de la région au Maroc.

D’un autre côté, pour le Maroc, les Etats qui ne reconnaissent pas l’appartenance du Sahara occidental à son territoire sont considérés comme hostiles. Pourtant, l’opinion publique espagnole est favorable à l’indépendance de cette ancienne colonie, mais le Maroc ne tient pas compte de ce fait.

L’Algérie, de son côté, est l’un des principaux supporters des indépendantistes sahraouis du Front Polisario. Toutefois, cet État maintient des relations économiques importantes avec l’Espagne concernant l’approvisionnement en gaz, raison pour laquelle Madrid ne critique pas ce partenaire.


La cause de la crise diplomatique actuelle

La question ici renvoie au déséquilibre géopolitique de la région du Maghreb. Après quelques années d’un calme relatif, en décembre 2020, la position américaine sous la présidence de Donald Trump a fait revivre l’affaire du Sahara occidental. A ce moment-là, lors d’une annonce, Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur l’ensemble de ce territoire en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Israël.

Après cette décision des Etats-Unis, le Maroc a souhaité que l’Espagne et l’Union européenne modifient leur position sur le Sahara occidental dans un sens qui lui est plus favorable. Pour cela, Rabat fait pression sur l’Espagne, qui demeure fragilisée à cause de sa position géographique dans la frontière sud de l’Union, mais aussi sur l’Union européenne en elle-même, en rappelant leur partenariat en matière de contrôle de l’immigration et de lutte antiterroriste.

Pour aggraver les choses qui étaient déjà compliquées, Brahim Ghali, le chef des indépendantistes sahraouis qui était dans un état critique de santé, est arrivé en Espagne secrètement le 18 avril dans un avion de la présidence algérienne. Rabat a exprimé sa colère pour ne pas avoir été informé et une crise majeure entre l’Espagne et le Maroc a été déclenchée.

En conséquence, il y a eu un relâchement des contrôles aux frontières de la part des autorités marocaines, entraînant l’arrivée massive de près de 10.000 migrants, y compris de nombreux mineurs non accompagnés, dans les enclaves espagnoles de Ceuta (qui a accueilli la majorité des gens) et Melilla à partir du 17 mai dernier. 


Le point culminant : la crise migratoire

Il faut rappeler qu’il est peu probable que ces personnes arrivant dans les enclaves espagnoles soient autorisées à traverser la mer Méditerranéenne afin de rejoindre l’Espagne. De plus, il existe une importante crise économique au Maroc, puisque la pauvreté dans le pays a été multipliée par 7 en raison de l’épidémie, donc nombreux sont ceux désespérés de rejoindre Ceuta et Melilla afin de trouver un travail et de meilleures conditions de vie.

Selon l’Amnesty International, cette situation entre le Maroc et l’Espagne démontre que les migrants et demandeurs d’asile sont utilisés comme « des pions sur un échiquier politique morbide »[2]. Le jeudi 20 mai, 5.600 personnes avaient déjà été renvoyées au Maroc, selon les autorités espagnoles. Cependant, la majorité restée à Ceuta est composée de mineurs non accompagnés : environ 1.100 qui sont restés sur place sous la garde de la Croix Rouge. L’Espagne a notamment accusé le Maroc d’agression et de chantage. 

Ce type d’expulsion systématique réalisée par l’Espagne, sans aucune formalité ni aucun délai préétabli, est pratiqué depuis plusieurs années dans les deux territoires espagnols concernés. Ces expulsions font l’objet de nombreuses critiques de la part des ONG de protection des migrants, mais elles ont quand même été consacrées par la loi espagnole de 2015 afin d’être autorisées à Ceuta et à Melilla.

D’un autre côté, ce n’est pas la première fois que les migrants sont utilisés comme « monnaie d’échange » et moyen de pression diplomatique. En effet, la Turquie l’a déjà fait à plusieurs reprises et à chaque désaccord avec l’Union européenne, Ankara menace d’ouvrir « ses portes » pour que toutes ces personnes puissent demander l’asile dans les pays européens dits « en première ligne » en Méditerranée. Néanmoins, concernant le Maroc, l’instrumentalisation de la question migratoire n’a jamais été aussi loin.

Finalement, Madrid a demandé une solution politique : le respect des résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui considèrent le Sahara occidental un territoire non-autonome et qui prévoient l’instauration d’un référendum d’autodétermination.


Les derniers événements concernant les tensions diplomatiques

Après quelques semaines de crise entre le Maroc et l’Espagne, l’ambassadeur de la RASD (République arabe sahraouie démocratique, autoproclamée) à Alger, Abdelkader Taleb Omar, a informé que M. Brahim Ghali est revenu en Algérie le 2 juin dernier pour y poursuivre sa convalescence. Apparemment, son état de santé est de nouveau stable après quelques complications dues au Covid-19. 

Dès son arrivée à l’hôpital militaire d’Aïn Naadja à Alger, le président algérien Abdelmadjid Tebboune lui a rendu visite et a profité de l’occasion pour réaffirmer le soutien de l’Algérie à la cause sahraouie. Il a également remercié les autorités espagnoles d’avoir accueilli le chef du Polisario et pour les soins prodigués.

Il faut savoir que, pendant son passage en Espagne, M. Ghali a été convoqué par la justice espagnole pour une audition dans le cadre de deux plaintes déposées à son encontre il y a longtemps, une pour « torture » et autre pour « génocide ». Toutefois, le juge espagnol a décidé de ne prendre aucune mesure coercitive, faute d’indices de sa culpabilité dans le rapport d’accusation, raison pour laquelle il a pu quitter le pays plus tard.

Contrairement à mi-mai, quand des autorités espagnoles ont accusé Rabat de chantage et d’agression, le ton a changé et Madrid exprime à présent son souhait d’avoir des relations respectueuses et constructives avec le Maroc, étant donné leurs intérêts communs.

Deux jours avant le départ de M. Ghali, le gouvernement marocain avait pourtant informé que la crise continuerait même après un éventuel départ du leader des indépendantistes, puisqu’il s’agissait, en réalité, d’une crise liée à la position espagnole quant au Sahara occidental, une cause considérée comme sacrée pour le peuple marocain.

Finalement, afin d’assurer l’Espagne du soutien de ses partenaires européens, le Parlement européen a voté, le 10 juin, une résolution appelant le Maroc à cesser sa pression sur Madrid. Bien que cette résolution ne soit pas contraignante pour le Maroc, son objectif premier est le retour rapide des mineurs dans leur famille, tout en respectant les dispositions de la Convention des droits de l’enfant de l’ONU. Cependant, le ministère marocain des Affaires étrangères a déjà fait savoir que cette crise ne concerne que le Maroc et l’Espagne, raison pour laquelle cette initiative européenne ne changera rien dans l’affaire.

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Même si nous pouvons observer plusieurs menaces de rupture des relations diplomatiques avec l’Espagne, nous ne savons pas, pour l’instant, si le Maroc ira effectivement jusqu’au bout de ses tentatives d’intimidation. Certains considèrent que Rabat ne peut pas aller plus loin vu que Brahim Ghali est parti et que sa présence en Espagne était le subterfuge pour inciter et faire pression sur Madrid concernant l’affaire du Sahara occidental.

Reste donc à savoir si le départ de M. Ghali, cette fois annoncé par Madrid à Rabat, sera capable d’apaiser véritablement les tensions et d’arrêter l’usage des migrants comme tentative d’intimidation, ou si les autorités gouvernementales trouveront une autre « raison » pour instrumentaliser des innocents afin de faire valoir les intérêts politiques et diplomatiques des Etats.

[1] William Gazeau, “Sahara occidental : pourquoi l’Espagne s’oppose-t-elle au Maroc ?”, publié le 22 mai 2021, disponible sur https://www.la-croix.com/Monde/Sahara-occidental-pourquoi-lEspagne-soppose-elle-Maroc-2021-05-22-1201157094

[2] Amnesty International, “A Ceuta, des enfants victimes d’un jeu politique entre l’Espagne et le Maroc”, publié le 21 mai 2021, disponible sur: https://www.amnesty.fr/refugies-et-migrants/actualites/a-ceuta-des-enfants-victimes-dun-jeu-politique

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