La vie politique violentée ?

La vie politique violentée ?

Le 8 juin dernier, le Président de la République française, Emmanuel Macron, en déplacement dans la Drôme, a été victime d’un acte de violence. Acte isolé ou montée de la violence dans le monde politique ? 

Cet épisode nous amène à questionner le rapport entre violence et politique. Bien qu’il existe une variété de manière de penser ce lien, il s’agit d’une question éminemment importante en sciences politiques et en sociologie. La question de la violence occupe désormais une place prépondérante sur la scène politique française.

Depuis le début du XXIème siècle, ces épisodes de gestes violents isolés se multiplient à l’encontre des politiciens et chefs d’Etat : Nicolas Sarkozy, François Fillon et maintenant l’actuel résident de l’Elysée. Ces actes sont des violences légères néanmoins très symboliques et nous renseignent sur l’évolution de l’action politique. Plusieurs auteurs s’accordent à dire qu’il y a une escalade de la violence dans la sphère politique.

Pierre Braud a défini le concept de la violence politique dans son œuvre ”La violence politique dans les démocraties européennes occidentales”, sous l’angle sociologique et politique, comme « des destructions et des atteintes physiques dont le but, le choix des cibles et des victimes, la mise en œuvre et/ou l’effet ont une signification politique et tendent à modifier le comportement des protagonistes dans une situation de négociation ». 

Par ailleurs, la presse n’hésite pas à médiatiser voire surmédiatiser ces actes. D’après les analyses sociologiques contemporaines, la violence aurait quitté la sphère politique pour s’installer dans la société civile, induisant ainsi des sentiments d’insécurité et de délinquance. Une défiance générale qui se fait de plus en plus ressentir.

 

Quelle place de la violence dans la vie politique aujourd’hui ?

Il serait légitime de faire un lien avec l’aversion plus profonde qui cache un certain désintérêt et désamour pour la chose politique. Les électeurs français délaissent de plus en plus les urnes, préférant ainsi l’abstention ou le vote blanc pour exprimer leur désamour de la politique. La politique et les politiciens pâtissent d’une mauvaise image due aux phénomènes de corruption, fraudes,…

Jean Marie Donéganie et Marc Sadoun entendent la violence comme attribut du pouvoir ou encore comme l’envers du politique. Et dans cette première hypothèse d’attribut du pouvoir, il est important de rappeler que Weber considérait la violence comme un intermédiaire, décisif, moyen spécifique d’action du politique. Alors que Arendt réaffirme le caractère instrumental de la violence et cherche à distinguer violence et politique. 

Cette association conceptuelle violence -politique organise fortement la pensée politique. Ces 2 notions ont été l’objet de nombreuses recherches. Tantôt confondues, tantôt séparées, le couple violence -politique se pense ensemble. Une première théorie considère violence et politique comme intrinsèquement liées et une deuxième théorie revient à dire que ces deux concepts sont au contraire radicalement séparés. 

En sociologie du conflit, pour penser le conflit, il faut chercher à savoir s’il y a l’intention hostile entre deux personnes. Ce n’est pas l’unique moyen d’expression d’un conflit entre deux êtres. Ce n’est pas systématique.

Violence et conflit ne sont pas synonymes. On peut considérer que la violence est plutôt un moyen utilisé comme le dit Hannah Arendt. La violence, pour elle, et notamment physique, est envisagée comme un moyen et ne représente pas l’essence même d’un conflit. On peut aussi penser la violence au-delà du simple acte physique. 

Johan Galtung explique que les violences peuvent être pensées comme des actes personnels, structurels ou culturels. Lorsqu’on parle de violence, ce n’est pas seulement un acte de violence, mais aussi pour exprimer un état d’injustice sociale par exemple. Pour lui, les différents aspects d’une culture vont légitimer la culture dominante et donc les formes de violences structurelles. 

D’un point de vue théorique, on peut dire que dans un régime démocratique, on cherche à éviter que l’expression de revendications ou de divergences d’intérêts ne se fasse pas par une violence personnelle et physique. Les démocraties n’éliminent jamais entièrement la violence et surtout physique. 

On peut toujours voir des violences politiques qui s’expriment sur le corps des individus. Les démocraties ne s’intéressent pas de la même manière à tous les types de violence en tant que structurelles voire culturelles pour Galtung.

Bien que les démocraties essaient d’éviter les revendications et qu’il y ait une variété de violences dans ce type de régime politique, il existe une profonde volonté d’instrumentaliser ces formes de conflits. Cette volonté de permettre une participation politique sans l’utilisation de la violence physique. 

La scène politique devient de plus en plus un lieu d’affrontement, d’opposition physique plus que verbal. 

 

Politique violentée ou violence politisée

Ce n’est pas la première fois qu’un chef d’État ou, plus largement, un représentant des pouvoirs publics a été la cible d’un acte empreint de violence. 

Isabelle Sommier, professeur de sociologie et écrivain de violences politiques en France, a recensé cinq familles activistes responsables de violences: les idéologiques de droite et ceux de gauche, les familles religieuses, les groupes professionnels et sociétaux et enfin les indépendantistes. 

Elle fait le constat d’une intensification de la violence politique dans le pays depuis le début du siècle. « Avec 835 épisodes de violence entre 2016 et 2020, les idéologiques et les professionnels contribuent à 14 % du total des événements recensés sur plus de trente ans, mais 33,6 % si l’on ne prend en compte que ceux de ces deux familles sur les 5 dernières années. ».

Cette tendance s’inscrit dans un contexte plus général d’extension des conflits et de « cycle de mobilisation » validé par cinq éléments différents à savoir « l’intensification du conflit, sa diffusion géographique et sociale, l’apparition d’actions spontanées mais aussi de nouvelles organisations, l’émergence de nouveaux symboles, de nouvelles interprétations du monde et d’idéologies, et une extension du répertoire d’action ».

Depuis 1986, on dénombre 6000 épisodes de violence politique, que ce soit des violences physiques ou  matérielles.  Le professeur de sciences politiques, Xavier Crettiez, a observé que 87% de ces violences physiques n’ont fait aucune victime ni aucun blessé. Ce sont des violences physiques légères mais très symboliques à l’image d’une gifle, d’une bousculade. Toutefois, ces actes isolés laissent à penser l’évolution de l’action politique et répondent surtout à une logique axée autour de trois paramètres : la désacralisation du corps politique, la désintermédiation (déclin des syndicats, effacement des partis politique), les réseaux sociaux alimentés par le narcissisme, la désinhibition et la radicalisation des jeunes sur internet. 

La surmédiatisation participe à l’amplification du phénomène ou tout du moins au sentiment perçu de manière générale de montée de la violence dans la sphère politique. Par ailleurs, les médias donnent un écho au geste, à l’auteur de l’acte, à ses antécédents, ce qui enlève la portée et la valeur du déplacement ou du message politique. 

 

Bien que ces actes soient isolément des violences légères, ils sont malgré tout très symboliques. Ces épisodes tendent à nous renseigner sur l’évolution de l’action politique en France. Même si les auteurs ne sont pas tous d’accord sur le lien de corrélation à établir entre politique et violence, il reste certain que viser le président de la République signifie remettre en cause les institutions françaises, les symboles et valeurs de la République mais également l’attachement à la démocratie. Tous ces éléments conduisent à considérer un sentiment de défiance envers la chose politique. 

 

Notes :

 Jean-Marie Donegani, Marc Sadoun, La Ve République. Naissance et mort, Revue française de science politique, 48ᵉ année, n°6, 1998. pp. 783-785. https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1998_num_48_6_395325 

Sommier Isabelle, Daunois Thierry, Thiberge Antoine, « Chapitre 14. 2016 et après ? », dans : Isabelle Sommier éd., Violences politiques en France. Paris, Presses de Sciences Po, « Académique », 2021, p. 335-359. DOI : 10.3917/scpo.sommi.2021.01.0335. URL : https://www.cairn.info/violences-politiques-en-france–9782724627305-page-335.htm 

Le Monde, Tribune de Xavier Crettiez, 09/06/2021, lien URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/09/xavier-crettiez-la-gifle-recue-par-le-president-en-dit-peu-sur-la-violence-et-beaucoup-sur-l-evolution-de-l-action-politique_6083497_3232.html

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