La construction d’une perception : Le rôle des outils médiatiques dans les affrontements entre Israël et la Palestine

La construction d’une perception :
Le rôle des outils médiatiques dans les affrontements entre Israël et la Palestine

Ces dernières semaines, la sphère numérique s’est retrouvée au centre de l’attention dans les affrontements qui opposent Israël et la Palestine pour documenter directement et sans filtre – ou presque – les réalités du terrain. Elle est un moyen de faire circuler l’information sous différentes formes et formats mais aussi et surtout d’amplifier les messages et gestes de solidarité. Aujourd’hui, ce que beaucoup appellent « conflit Israélo-palestinien » est l’un des plus médiatisé et qui divise aussi bien la société civile que les gouvernements du monde entier. La recherche a démontré l’importance du rôle des médias dans les environnements conflictuels car les gens s’appuient sur le discours public pour donner un sens aux conflits violents. Les nouveaux réseaux sociaux comme Instagram ou Tiktok sont d’ailleurs devenus des plateformes où jeunes et célébrités se sont largement exprimées sur le récent regain de violences dans la région. Grâce à cela, certaines voix se sont élevées plus fort que d’habitude mais les conséquences ne se sont pas fait attendre. Dans ce « conflit », les médias ont construit une perception assez manichéenne, avec une « victime » et un « oppresseur », or il n’est pas toujours le même. Aujourd’hui, avec l’avènement de nouvelles plateformes, leur rôle a pris une ampleur comme jamais auparavant et les diverses parties essaient d’en tirer parti pour faire valoir leur propre perception qui n’est souvent pas éloignée de revendications politiques et d’enjeux diplomatiques.


Construire de nouvelles vérités 

Le « conflit» entre l’Etat d’Israël et les territoires palestiniens contient deux récits aux perceptions opposées, des récits de victimisation, d’oppression, de haine. Chaque partie peut se considérer comme la victime de l’histoire et ce sont précisément ces notions qui constituent la partie essentielle de l’insolubilité de la situation (cf Parties 1 et 2 du Dossier Special). Ainsi, les médias sont un moyen de faire passer des messages et avec les réseaux sociaux, les choses ont évolué. Moins « contrôlés » que les médias dits « mainstream », ils offrent un plus grand spectre de points de vue et mettent en avant des personnes mais aussi des histoires et des idées parfois très peu développées ou entendues jusqu’alors. Le langage utilisé est alors extrêmement important, on a d’ailleurs pu le remarquer lors des récents évènements.  

De nombreux mots et concepts utilisés jusqu’à maintenant dans une grande majorité d’articles et de titres sont de plus en plus contestés notamment via les réseaux sociaux. Des activistes, juristes comme Noura Erakat, spécialiste de la région, des personnalités politiques comme Alexandria Ocasio-Cortes, et des auteurs ont dénoncé l’utilisation d’un langage qui viserait à favoriser une nation, un peuple sur l’autre. Parler d’un « conflit israélo-palestinien », expression entrée dans le langage courant, reviendrait à mettre les deux nations sur un même pied d’égalité alors que l’équilibre des pouvoirs n’est pas le même. Les nombreux « posts », « stories » et « reels » sur Instagram notamment, suggéraient également l’utilisation d’un autre vocabulaire jusque-là utilisé avec beaucoup de précaution à travers les mots « génocide » et « apartheid ». D’un point de vue du droit international, ces mots n’ont pour le moment pas été appliqués à la situation au Proche Orient. Pourtant, on voit ses termes se multiplier pour décrire non seulement l’asymétrie des pouvoirs militaire, médiatique, politique mais aussi pour affirmer une réalité peu mise en avant d’un manquement flagrant au droit international. 

La mécanique du « c’est une situation compliquée » ne semble plus vraiment fonctionner auprès du public comme une raison valable de ne pas « se positionner ». Ce que montre l’activité des réseaux sociaux est un changement de paradigme sur ces affrontements : certaines réalités peu entendues se sont imposées cette fois-ci, en insistant sur le fait que décomplexer l’utilisation du terme « sionisme » ne justifie en aucun cas de l’appliquer comme un synonyme d’«antisémitisme ». Mettre en avant cela ne veut pas dire que l’on critique un peuple ou une religion, mais plutôt les dérives d’une idéologie construite à travers l’histoire. Le but de ces nouveaux médias est de dénoncer le récit médiatique qui a longtemps effacé le contexte, l’histoire et la légitimité de la cause palestinienne, tout en évitant les fake news et la désinformation qui pullulent. En effet, concernant Gaza, des membres du gouvernement et de l’Israel Defense Force (IDF ndlr l’armée israélienne) ont partagé des vidéos sur Twitter qui s’avéraient être fausses : l’une montrant non pas des tirs du Hamas mais des missiles tirés en Syrie en 2018, l’autre supposée montrer des membres du Hamas dissimulant des lanceurs de missiles dans les quartiers civils, mais qui finalement n’était qu’une arme factice utilisée par Israël lors d’un exercice d’entraînement. Côté palestinien, une publication Facebook partagée ne montrait pas un « journaliste en train de pleurer devant la mosquée Al-Aqsa », mais un photographe irakien pendant un match de foot. Chercher à renouveler le langage utilisé dans ce contexte de conflit asymétrique est déterminant mais a aussi changé la façon dont le public percevait chacune des parties, ce qui a conduit à de la censure.


 Informer pour dénoncer : attention à la censure

Des manquements dans la façon de traiter le « conflit » n’empêche pas pour autant une couverture équilibrée et impartiale de certains selon le rapport de l’organisation de défense des droits numériques palestiniens « 7amleh ». Cela concerne notamment des interviews télévisées de Noura Erakat, juriste et avocate, et de l’ambassadeur au Royaume-Uni Husam Zomlot. Certains journalistes, comme Mark Stone qui travaille pour Sky News au Royaume-Uni, ont été félicité pour le travail en montrant les évènements « de manière équilibrée et mesurée ». 

Néanmoins, médias traditionnels et réseaux sociaux ont aussi fait les frais de leur choix de dénoncer des pratiques contestées. La violence des dernières semaines a été accompagnée d’exemples de censure par la restriction ou la suppression pure et simple de contenus sur les réseaux. Cela a débuté avec la campagne de résistance contre l’expulsion imminente de familles dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est occupée. Des habitants ont remarqué que leurs posts et stories suscitaient moins d’engagement et de vues, sans explication. La journaliste palestinienne Mona al-Kurd et son frère ont vu leurs comptes Instagram respectifs supprimés temporairement alors qu’ils documentaient les actions des forces de l’ordre israéliennes. Cependant, même les comptes d’utilisateurs lambda, ou de personnalités non présentes sur le terrain font l’objet de suspicions, avec des vues moins importantes. Le gouvernement israélien s’immisce également dans ce contrôle des réseaux sociaux. Des responsables ont rencontré des cadres de Facebook et Tiktok, et le ministre de la Justice sous Netanyahu a demandé aux réseaux de supprimer tout contenu violent. 

Un rapport de l’ONU datant de 2003 faisait déjà part de l’influence des médias sur l’opinion publique, visible lorsqu’on examinait leur mode de fonctionnement. Il atteste qu’ « un certain nombre d’experts ont attiré l’attention sur le succès de l’approche israélienne pour influencer l’opinion publique et sur l’absence de contre-mesures de la part des Palestiniens ». Par ailleurs, chacune des nations a une utilisation des médias différente du fait de leurs moyens déséquilibrés. Les Palestiniens les perçoivent comme un outil de construction étatique et de défense de leurs droits. Pour les Israéliens, c’est un moyen de contrôle sur le récit de l’occupation pour dévier la conversation sur leur agissement en état de légitime défense. Face à la censure du « contenu pro-palestinien » sur ses réseaux, des réactions ne se sont pas faites attendre : près de 200 employés de Facebook ont publié une lettre ouverte à Mark Zuckerberg pour dénoncer la suppression quasi systématique de ce type de contenu sans raison. Est aussi mis en cause une « faiblesse » des réseaux sociaux qui suppriment ou restreignent un contenu « violent » ou des propos « racistes » alors qu’ils permettent parfois de montrer un autre point de vue. Cela a été le cas lorsqu’une vidéo a été diffusée d’une manifestation d’israéliens d’extrême droite qui criaient des « Morts aux arabes ! » entre autres. Cependant, cette ambivalence dans le contrôle de la propagande ou de la censure impacte fortement les perceptions que l’opinion publique construit. Cette perception qui diverge selon les pays et les sensibilités politiques des médias ou des gouvernements est d’ailleurs particulièrement révélatrice des enjeux diplomatiques qui se cachent derrière.  


Une course politique et diplomatique

Même si les médias traditionnels n’appuient pas nécessairement dessus, l’ONU ainsi que plusieurs ONGs internationales de défense des droits de l’Homme ont tout de même rappelé qu’Israël « occupe » des territoires palestiniens. Pour autant, dans plusieurs journaux américains notamment, ces territoires sont dits « contestés », alors même que le droit international a toujours utilisé le terme « occupé », mais on connaît la position américaine sur la scène internationale, qui considère Israël comme son allié principal au Proche Orient. Il en va de même lorsqu’ Israël parle de « céder » des territoires, alors qu’il ne s’agit pas de terres israéliennes, puisqu’elles sont légalement appelées « terres palestiniennes occupées ». Il ne faut donc pas oublier que l’aspect médiatique du « conflit » est aussi très largement accompagné par son côté géopolitique; l’un comme l’autre expliquent certaines décisions internationales mais biaisent également la façon dont on perçoit la situation.

Ainsi, la géographie et la géopolitique peuvent favoriser cette permanente insolubilité associée à des problèmes d’identité et de griefs profondément ancrés. Le conflit entre l’État Hébreu et le peuple palestinien s’est accentué avec le temps et avec le soutien d’autres nations. D’ailleurs, on ne peut pas dire que l’Europe soit unie sur ce point ni particulièrement audible. La Sénatrice Esther Benbassa a affirmé que « le moindre soutien à la cause palestinienne est désormais systématiquement retenu contre vous, et servira à vous stigmatiser à votre tour […]. Lorsque vous n’êtes pas «antisémite», vous êtes “islamo-gauchiste”». Ainsi, si certains n’osent pas donner le ton ou ne préfèrent pas exprimer d’avis pour préserver un statu quo de leurs relations diplomatiques avec Israël, d’autres n’hésitent pas. Plusieurs pays du Moyen Orient, telle l’Arabie Saoudite, et du Maghreb, comme le Maroc, ont troqué leur alliance à la cause palestinienne pour une normalisation de leurs relations diplomatiques avec Israël en échange de bons procédés et ont officiellement exprimé leur soutien pour l’État hébreu. La Hongrie de Viktor Orban a fait de même contrairement au reste de la diplomatie européenne qui a simplement appelé à la désescalade des violences de chaque côté.

Les médias s’alignent donc souvent sur ces perceptions même s’il ne faut pas en faire une généralité. Ainsi, ils sont parfois également utilisés comme instrument de propagande politique. Un exemple récent avec Israël s’est présenté lorsque des observateurs ont souligné les différences entre les comptes Instagram en hébreu et en anglais de l’armée israélienne :  sur l’un, les stories sont plus agressives et militaristes, sur l’autre, le contenu est souvent plus défensif et présente Israël comme une victime des violences, infographies à l’appui. Dans le même temps, des officiers de l’armée israélienne ont exploité TikTok en reprenant des chorégraphies en vogue pour attirer un public plus jeune en montrant leurs préférences pour le drapeau Israélien, l’opposant systématiquement à celui palestinien, parfois en présentant des gestes vulgaires. Du côté palestinien, le ton n’est pas le même, il est plus informatif ou alors appellent plus aux émotions, au « pathos », en montrant des personnes blessées, des violences policières envers des jeunes palestiniens, ou des images violentes pour choquer le « spectateur ». 

Il est ainsi particulièrement important de prendre du recul face aux sources et à la quantité d’information rendue accessible sur ces plateformes encore nouvelles, tout comme dans les médias traditionnels. Il ne faut pas oublier que des parties sont impliquées dans ses affrontements et que le but de certains médias est aussi de soutenir ces points de vue. C’est la raison pour laquelle il est primordial de multiplier les sources d’information. Lors des réunions internationales de l’ONU, l’importance des think tank, des institutions universitaires et de la société civile dans la construction de la perception de ses affrontements a souvent été soulignée. L’avènement des réseaux sociaux a aussi mis en exergue les faiblesses des médias traditionnels, papiers, radio ou télévisés et sont ainsi venus parfois pallier un manque d’information. D’ailleurs, de nombreux journalistes américains, sous couvert d’anonymat ou non, ont appelé à travers une lettre ouverte à un « changement dans la couverture du conflit » en affirmant avoir « failli » à leur profession. Aujourd’hui, les journalistes, activistes, et la société civile doivent composer avec les nouveaux médias sans oublier qu’ils sont acteurs principaux de la façon dont la population va percevoir les revendications de chacun. Le but maintenant est donc de revoir ce qui avait été appliqué jusque-là pour une représentation plus équilibrée et juste de la situation car c’est par cette impulsion que les décideurs internationaux peuvent également agir. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *