Situation des migrants en Libye

Situation des migrants en Libye

« Qui a besoin d’un mineur ? C’est un mineur, un grand homme fort, il va creuser. » Cette phrase est issu d’une vidéo publiée par le journal américain CNN qui a choqué le monde entier. Elle expose la vente aux enchères de migrants, vendus au plus offrant. La traite des êtres humains en Libye ou ailleurs, qui pourtant était dénoncée en masse lors de la crise migratoire de 2015 semble aujourd’hui s’estomper. Cependant, bien que la Libye soit une étape particulièrement tragique de l’expérience migratoire, les situations d’assujettissement et d’abus sont une constante tout au long du parcours des migrants. La criminalisation toujours plus forte de l’immigration irrégulière et le manque de moyens légaux d’accès à l’asile dans les pays européens ont, en réalité, sapé à la base toute possibilité d’une migration en sécurité et autonome.

L’engagement italien et européen en faveur des stratégies d’externalisation a un impact substantiel pour empêcher les personnes bloquées dans le pays d’atteindre la côte nord de la Méditerranée. Ladite stratégie consiste à développer une coopération avec les pays tiers et de transit, par le biais d’accords bilatéraux ou multilatéraux, a pour objectif de les encourager à mieux contrôler leurs frontières afin d’endiguer plus efficacement les flux migratoires. Ces politiques ont pour conséquence immédiate la mise en place de dynamiques systématiques de violence et d’exploitation.


La Libye : une étape de l’horreur

Si la Libye est une étape importante dans les traversées migratoires vers l’Europe, elle est également la plus difficile. Les migrants provenant des quatre coins d’Afrique espérant traverser la Méditerranée pour gagner les côtes européennes transitent la plupart par la Libye. Le passage de migrants par ce pays représente un enrichissement considérable pour les réseaux criminels. En effet, le trafic de migrants s’organise comme une agence de voyages, où chaque service est attribué à une ou plusieurs personnes, rémunérées pour sa tâche : le transport, le logement, la sécurité, les conseils pour savoir comment se comporter dans tel ou tel pays, etc. Ici, le migrant, au cœur du trafic, est considéré comme un client par la filière. Pour arriver en Europe, il doit dépenser de 5000 à 9500 euros. Lorsque les migrants ne paient pas la somme due, ils sont détenus par les trafiquants afin d’obtenir des rançons de leurs familles dans leurs pays d’origine. Ils subissent alors toutes sortes de sévices tels que le travail forcé ou la prostitution forcée pour les femmes, cela avant de pouvoir traverser vers l’Europe. Outre le problème des passeurs, la loi libyenne prévoit la détention des migrants et parfois même le travail forcé, sur une période indéfinie qu’ils considèrent comme un moyen de régulation des flux migratoires dans le pays. Ainsi, la traversée de la Libye se fait par étapes, notamment dans des « zones de transit » ou les migrants vont se retrouver en situation de dépendance face aux trafiquants qui sont les seuls à pouvoir les aider à rejoindre l’Europe. Dans ces zones de transit, sont perpétrés des violences physiques ou sexuelles, ou encore une détention à des fins d’extorsion et d’avertissement. 

Par conséquent, les migrants subissent des violences avant la traversée vers l’Europe mais également après l’éloignement qu’ils peuvent subir. En effet, la stratégie d’externalisation mise en place par l’Europe qui se traduit par des accords entre l’Union européenne et les pays tiers, engendre l’engagement de ces derniers à retenir sur leur territoire, migrants et demandeurs d’asile avant qu’ils ne parviennent sur le continent européen. Ainsi, la Libye a accueilli depuis de nombreuses années, sous le régime du colonel Kadhafi, des travailleurs immigrés. En 2011, avant la chute du régime, on comptait près de deux millions de ces migrants dans le pays. Leur présence représentait par ailleurs un moyen de pression pour négocier avec les États européens, ce que la journaliste Nancy Porsia a appelé « la diplomatie des frontières »; une manière pour le dirigeant libyen d’obtenir la reconnaissance internationale et le soutien pour vaincre ses ennemis. Suivant ce mouvement, l’Italie et l’Europe ont joint les autorités libyennes pour empêcher les personnes bloquées dans le pays d’atteindre la côte Nord de la Méditerranée. Ces opérations de refoulement sont en hausse depuis l’année dernière. Déjà,au cours des premiers mois de 2021 plus de 2000 personnes ont été interceptées. Ces actions finissent souvent par mener à des privations de libertés ou encore à l’exploitation ou la traite de ces personnes. Les survivants de ces opérations quant à eux, sont renvoyés dans leur pays d’origine ou encore répartis dans des centres de détention surpeuplés et dans des conditions inhumaines.  A la suite de ces accords UE-Libye, les passeurs, qui ont perdu les centres de détention où ils gardaient les migrants sur les côtes libyennes, opèrent désormais à l’intérieur des terres, notamment au sud-est de Tripoli. « Ils sont en bande et (les migrants) sont transférés d’un gang à un autre. Je prends ma part, vous recevez le migrants et vous prenez votre part, et ainsi de suite » raconte Khadija, une résidente Erythréenne qui est volontaire pour aider les migrants africains. L’ensemble de ces violations des droits de l’Homme est dénoncée par la communauté internationale, dont Amnesty International qui vient à nouveau de publier un rapport accablant pour l’Europe. 


Torture de migrants en Libye  : le rôle honteux de l’Europe

Amnesty International a récemment publié un rapport intitulé « Personne ne te cherchera ». Le nom du rapport en dit long. Celui-ci révèle que les violations commises depuis une décennie contre les personnes réfugiées et migrantes se sont poursuivies sans relâche dans les centres de détention libyens durant les six premiers mois de 2021, malgré les engagements répétés à y mettre un terme. Ce rapport constate également que, depuis la fin de l’année 2020, la Direction de la lutte contre la migration illégale (DCIM), qui relève du ministère de l’Intérieur, a légitimé les violations en intégrant en son sein deux nouveaux centres de détention où des centaines de réfugiés et de migrants avaient été soumis les années précédentes à des disparitions forcées aux mains de milices. Des personnes ayant survécu ont raconté que, dans l’un de ces centres nouvellement rebaptisés, les gardiens violaient les femmes et les soumettaient à d’autres violences sexuelles, les contraignant notamment à des rapports sexuels en échange de nourriture ou de leur libération. 

Le centre de destination est défini en fonction de la proximité du lieu de débarquement et des places disponibles, mais souvent certains sont prêts à payer plus pour accueillir des migrants supplémentaires et ainsi se faire plus de bénéfices. A ce stade-là, un profilage est effectué en fonction du sexe, de l’âge ou encore de la nationalité. Le simple fait d’être une femme ou une jeune fille ouvre la voie à des formes d’exploitations et de violences sexuelles, le prix peut varier entre 20 et 200€. Les personnes sont enlevées à des fins d’extorsion ou soumises au travail forcé, à l’esclavage sexuel ou à la vente sur le marché du néo-esclavage. Ellessont torturées jusqu’à ce que les membres de leurs familles paient une rançon pour pouvoir les libérer. Le travail et la prostitution forcés sont une constante, le risque de violence particulièrement élèvé chez les femme avec environ 75%. Il arrive également qu’en échange de conditions de vie un peu plus supportables, les migrants soient obligés de travailler comme employés des centres dans lesquels ils sont gardés en captivité.

Amnesty internationale appelle les États européens à suspendre toute coopération avec la Libye en matière de contrôle de l’immigration et des frontières. Environ 7000 personnes ont été interceptées en mer et ont été envoyées de force dans ces centres de détention. Dans un autre rapport d’Amnesty International, les migrants déclarent avoir été soumis à la torture et d’autres traitements dans des conditions de détention cruelles et inhumaines. Ce rapport fait état de violations des droits humains tels que les violences sexuelles, l’extorsion de rançon, le travail forcé et des conditions de détention inhumaines dans pas moins de sept centres de la DCIM en Libye. 

Depuis Janvier 2021 les gardes-côtes libyens, soutenus par l’Union européenne, ont intercepté en mer et reconduit en Libye 15 000 personnes durant des opérations de “sauvetage”. Toutefois certains témoignages recueillis montrent un comportement négligent et violent de la part des gardes-côtes libyens. Certains migrants ont raconté qu’ils avaient délibérément endommagé leurs embarcations et parfois même les faisant chavirer. Au total, près de 700 migrants se sont déjà noyés en Méditerranée en 2021.  « Ce rapport souligne également la complicité persistante des États européens, qui continuent honteusement d’aider les gardes-côtes libyens à intercepter des personnes en mer et à les renvoyer de force dans l’enfer de la détention en Libye, alors qu’ils ont parfaitement connaissance des horreurs que ces personnes vont subir ».


Pour conclure…

Compte tenu de ces éléments, il est possible d’observer que la plupart des migrants qui réussissent finalement à embarquer depuis la Libye ont subi de graves épisodes de violence ou d’exploitation, et ce en raison des politiques d’endiguement des migrations. Pour ceux qui arrivent effectivement en Europe, avoir subi de telles violences implique la reconnaissance de formes spécifiques de protection et d’assistance. Le fait d’avoir « fait la Libye » a désormais pris un sens que partagent tragiquement ceux qui parviennent à en sortir. 

Le rapport d’Amnesty International recommande à l’ensemble des parties en présence des mesures à mettre en place. Pour le pays concerné, l’Organisation internationale recommande de fermer tous les centres de rétention pour migrants, y compris ceux gérés par la DCIM, tout en recommandant à l’Union européenne de suspendre toute coopération avec la Libye sur les migrations et le contrôle des frontières et notamment toute assistance facilitant le confinement des personnes en Libye. Néanmoins, malgré de nombreux autres rapports réalisés dans ce sens, les choses ne semblent pas changer. Il semble donc opportun d’émettre quelques réserves quant au changement proche de la situation. 

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