Le Liban : 1 an après l’explosion, où en est-on ?

Le Liban : 1 an après l'explosion, où en est-on ?

Le 4 août 2020, le port de Beyrouth plongeait dans l’horreur. Est en cause une succession de deux explosions, la seconde encore plus meurtrière a dévasté toute la zone portuaire de la capitale libanaise. Ce drame a provoqué la mort de plus de 200 personnes. Cet incident survient dans une période déjà critique que subit le pays. En effet, depuis plusieurs années, le Liban vit une grave crise économique et sociale. En 2012, la Banque Mondiale estimait qu’un million de libanais vivaient sous le seuil de pauvreté. A cela s’ajoute l’extrême pauvreté dans laquelle se trouvent de nombreux réfugiés provenant essentiellement de Syrie et des territoires palestiniens.

Dès octobre 2019, de nombreuses manifestations éclatent, provoquées par l’annonce du Gouvernement de nouvelles taxes, notamment sur l’essence, le tabac et l’application WhatsApp. Ces annonces interviennent dans un contexte déjà fragile. Les Libanais revendiquent un renouveau de l’ensemble de la classe politique, qu’ils jugent corrompue. Est également en cause le système confessionnel. Aujourd’hui, la crise n’a cessé de s’aggraver et des manifestations ont toujours lieu.

Actuellement, le Liban subit une crise humanitaire, économique, sociale, financière, et politique. En réponse, aucun gouvernement n’a pu se former et apporter des solutions pérennes. L’inaction politique menace d’aggraver la crise.

 

Un constat alarmant...

La Banque mondiale a récemment affirmé que la crise économique que traversait le Liban était l’une des trois pires crises économiques mondiales depuis 1850 en temps de paix. Tout d’abord, d’un point de vue économique, le PIB du Liban en 2018 était de 55 milliards de dollars, en 2020, il chute à environ 33 milliards de dollars, et devrait encore perdre 9.5% en 2021.

La crise financière est également importante, puisque la livre libanaise a été dévaluée de 90%. Cette crise avait commencé en 2019 et a été amplifiée par la pandémie de la Covid-19.

Une des conséquences majeures pour les Libanais réside en l’augmentation des prix, puisque
les produits de consommation ont connu une inflation de 84,3% en moyenne. Ainsi, lorsque BRUT fait une vidéo en août dernier, il est mentionné que désormais un paquet de serviettes hygiéniques coûte autour de 30€. À cela s’ajoute nécessairement une crise sociale. Les chiffres sont alarmants et dépeignent une catastrophe humanitaire en cours, puisque la moitié de la population libanaise vivrait en dessous du seuil de pauvreté. Le chômage aurait augmenté de 35%, alors que celui-ci était déjà élevé.

 

...lié à une pluralité de causes

La dégradation de la situation socio-économique du Liban est souvent expliquée par deux grandes causes: le régime confessionnel et un État libanais faible. 

Dès octobre 2019, les manifestants reprochaient à la fois la corruption des représentants politiques, mais surtout et plus globalement le régime tout entier. Unique en son genre, ce régime confessionnel est mis en place par le Pacte confessionnel en 1943. Il ne lui est pas reconnu de force juridique, cependant, il est encore aujourd’hui toujours appliqué. 

L’objectif était de s’adapter à la diversité confessionnelle libanaise. Le président de la République est chrétien maronite, le Premier ministre est musulman sunnite et le président de la Chambre est musulman chiite. Ainsi, le pouvoir est partagé entre les communautés religieuses. C’est également le cas au Parlement, où les sept communautés religieuses sont représentées proportionnellement. Ici, il est principalement reproché au de ne pas s’être adapté à l’évolution démographique, comme il avait été convenu dans le Pacte de 1943. Les dirigeants politiques sont uniquement dévoués à leur communauté religieuse et non pas au Liban dans son entièreté. Par conséquent, les inégalités se creusent. 

Les manifestants reprochent notamment au régime confessionnel son immobilisme. En effet depuis de nombreuses années désormais, les dirigeants politiques, peu importe leur confession religieuse, rencontrent des difficultés à prendre des décisions effectives et assumer leurs responsabilités. Cette passivité politique s’illustre d’autant plus que depuis l’explosion du 4 août 2020, les Premiers ministres ont défilé, et notamment Saad Hariri, désigné plusieurs fois à ce poste depuis 2009. Il démissionne une première fois à la suite des révoltes populaires en octobre 2019. Renommé une année après, Hariri ne parvient pas à former un Gouvernement, et démissionne, une nouvelle fois, en juillet 2021. Sans Gouvernement, peu de décisions ont pu être prises et le pays connaît une longue période d’incertitude politique. La communauté internationale réclame également la formation d’un Gouvernement et la mise en place de réformes pour apporter une aide internationale. 

En partie lié à cet immobilisme politique, mais également à la promotion d’un modèle basé sur le néolibéralisme inscrit dans la Constitution, le Liban n’est pas enclin à investir dans les services publics. Les services de base sont alors gravement détériorés. Depuis 2017, le Liban connaît une crise des services publics. On estime que le Liban est le quatrième pays au Monde le plus déficient pour distribuer l’électricité. N’ayant pas accès à l’eau potable en continu, les Libanais subissent un stress hydrique. La seule solution est de payer des services privés. 

Aujourd’hui, la situation s’est encore dégradée. La Banque mondiale alerte sur les futures répercussions comme les migrations forcées liées à la détérioration des conditions de vie ainsi que les dégâts humains sur les libanais. De plus en plus, les factions communautaires privées contrôlent l’eau et l’électricité afin de ne les distribuer qu’à leur communauté religieuse et ainsi continuer à récolter les votes des habitants pour les chefs des communautés religieuses. 

Un exemple de la faiblesse de l’État Libanais est la reconstruction du Centre-ville de Beyrouth, réalisée par l’entreprise Solidere, et créée par l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Cela a rapporté 8 milliards de dollars à l’entreprise, soit un quart du PIB du Liban. Cette reconstruction aurait pu être l’occasion pour le Liban d’investir dans les services publics afin de relancer également l’économie. 

Face à ce désinvestissement dans les services publics, le Hezbollah soutenu par l’Iran en profite pour approvisionner le Liban. Cela fut notamment le cas le 19 août 2021 à l’annonce de l’arrivée d’un navire rempli de carburant en partance de l’Iran. L’Iran cherche à entretenir une dépendance libanaise envers ses services. Le politologue franco-libanais Antoine Basbous dénonce même une colonisation du Liban par l’Iran à travers le Hezbollah, et réclame un “mandat international pour le [le Liban] soustraire à cette tutelle iranienne”. 

Le Hezbollah subit une grande méfiance de la part des Etats occidentaux. Les Etats-Unis le reconnaissent, par exemple, comme un groupe terroriste. Il s’est construit en 1982 lors de la guerre civile libanaise, et soutenu financièrement par l’Iran.

Au Liban, ils sont cependant moins controversés et ont une réelle popularité dans les quartiers chiites et où se trouvent les réfugiés palestiniens. De plus, le Hezbollah fait partie intégrante du paysage politique libanais en ayant une alliance politique avec le président de la République. Les manifestants ont même dénoncé l’appartenance du Hezbollah à la classe politique libanaise, l’assimilant à la corruption et aux pratiques politiques libanaises. 

 

Quelles perspectives ?

Face aux nombreuses difficultés rencontrées par le Liban, les perspectives de sortie de crise ne sont pas encore dessinées et laissent penser que le chemin est encore long. 

L’explosion du port de Beyrouth a laissé place à plusieurs investigations afin d’en comprendre les causes. L’imbroglio qui réside autour du stockage de nitrate d’ammonium, substance dangereuse et instable, pendant six longues années est pointé du doigt. 

Tandis que les responsables politiques bloquent l’avancée de l’enquête, l’ONG Human Rights Watch a publié un rapport concluant à la “responsabilité de hauts responsables libanais par leur négligence ». La justice libanaise se confronte à des résistances politiques l’empêchant de révéler la vérité sur l’explosion. En février 2021, un juge était récusé alors qu’il souhaitait inculper l’ancien Premier ministre Hassan Diab. 

Cette absence de réponse ne manque pas d’enflammer les manifestants qui réclament la vérité et notamment les familles des victimes. Cela contribue également à continuer à accuser les représentants politiques d’immobilisme. 

Avant même la crise sanitaire, en mars 2020, l’Etat Libanais n’avait pas pu honorer sa dette de 1,2 milliard d’eurobonds – des bons du Trésor émis en dollar par l’Etat. La Banque mondiale a estimé qu’en 2022 la dette de l’Etat serait de 200% du PIB. Face à cette situation catastrophique, la communauté internationale, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, a organisé plusieurs sommets. 

Un an après l’explosion, Emmanuel Macron estime que “Les dirigeants libanais semblent faire le pari du pourrissement, en bloquant depuis des mois la formation d’un gouvernement et la mise en œuvre de réformes”. Le président français a promis 100 millions d’euros de dons, suivi par les Etats-Unis qui ont annoncé 100 millions de dollars supplémentaires. Cette aide est cependant conditionnée au changement de système politique et à la mise en place de

réformes. Les Etats occidentaux ont souhaité que ces aides soient directement versées aux associations et non à l’Etat, afin que l’argent bénéficie à la population. En 2020, la condition des réformes avait déjà été annoncée, à la suite de plusieurs voyages au Liban d’Emmanuel Macron, initiatives finalement infructueuses. 

Cependant, en sous-estimant le rôle du Hezbollah et de l’Iran, les Etats occidentaux ont fait une erreur géostratégique. En effet, l’organisation politique n’aurait jamais permis de mettre en place les réformes. La volonté de réformer le pays d’Emmanuel Macron reste vaine. 

Il en est de même pour la population et pour le système politique en place. Une réforme profonde du système amènerait une restructuration de toute la société, et viendrait questionner à la fois la place des religions ainsi que la pérennité du régime confessionnaliste. 

Dans un État marqué par l’immigration, principalement depuis la Syrie et les territoires palestiniens, l’intérêt des Etats occidentaux est de dessiner une certaine stabilité au Liban pour contenir les prochaines vagues migratoires. L’émigration des Libanais est également déjà en cours. 

La situation économique ; sociale ; financière ; sanitaire et politique du Liban se dégrade de semaine en semaine. Un nouveau Premier ministre, Najib Mikati a été désigné. L’homme le plus riche du pays est néanmoins accusé de corruption. Le changement de système tant attendu par les Libanaises et les Libanais ne semble pas prêt d’arriver et ce malgré les fortes mobilisations de la population. 

La crainte de voir un effondrement du système hospitalier ou une famine s’emparer du pays est aujourd’hui bien réelle et la question de la faillite de l’Etat libanais inquiète toute la communauté internationale.

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