Guerre en Ukraine : le grand écart d’Ankara

Guerre en Ukraine : le grand écart d'Ankara

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est un séisme géopolitique dans le monde entier. La Turquie a endossé rapidement le rôle d’arbitre dans les tentatives de négociation de paix entre les belligérants. Décryptage de la position turque dans ce conflit.

Cela fait deux mois que l’Ukraine subit l’invasion russe. Lancée le 24 février, l’offensive du Kremlin a poussé des millions d’Ukrainiens à fuir le pays et fait ressurgir le spectre de la guerre en Europe, 25 ans après le conflit en Yougoslavie. Le Président Vladimir Poutine, plus que jamais esseulé sur la scène internationale, ne compte plus aucun allié solide en Europe et son pays est frappé de sanctions économiques inédites. 

Le monde occidental fait bloc et coordonne au maximum son langage diplomatique contre une Russie qui chamboule les équilibres, déjà fragiles, du Vieux continent. Aux confins de l’Europe, la Turquie, elle, tient une place singulière. Elle a accueilli sur ses terres, d’abord à Antalya le 10 mars puis à Istanbul le 29, un espace de dialogue entre les représentants diplomatiques russes et ukrainiens. Le 27 avril, la Turquie a aussi été à l’initiative, sur son sol, de l’échange de prisonniers entre la Russie et les États-Unis. Le lendemain, Erdoğan a réaffirmé sa volonté de prendre l’initiative pour trouver une paix durable dans la région. 

Pour Didier Billion, directeur-adjoint de l’IRIS, spécialiste de la Turquie et auteur de La Turquie, un partenaire incontournable, “la Turquie fait, pour l’instant, un sans faute sur ce dossier et ne prend pas trop de risques.” Partagé entre plusieurs protagonistes centraux dans le conflit, Ankara doit manier habilement sa position diplomatique à l’heure d’une recomposition géopolitique inévitable.

 

La Turquie ne veut se froisser ni avec la Russie ni avec l’Ukraine

Du fait de sa position géographique, de l’étendue de son territoire et de sa culture diplomatique solide, la Turquie est un État situé au cœur d’une zone de turbulence : garde fou de l’OTAN à l’Est, elle se doit de préserver ses intérêts en mer Noire et en Méditerranée orientale tout en se montrant vigilante sur son flanc Sud, face à la géopolitique complexe au Proche et Moyen-Orient. En cas de crise à ses frontières, Ankara se doit d’agir vite. 

“La Turquie a rapidement condamné l’invasion. Elle a notamment bloqué les détroits du Bosphore et des Dardanelles dont elle a le contrôle”, explique Didier Billion. Le pays partage effectivement sa frontière maritime avec l’Ukraine et la Russie via la mer Noire. Ankara est garant du contrôle de ces passages maritimes hautement stratégiques, reliant la mer Noire à la Méditerranée, en vertu de l’Accord de Montreux (1936). Le 23 avril, Ankara a aussi annoncé la fermeture de son espace aérien aux avions militaires et civils russes à destination de la Syrie, et ce pendant 3 mois. La Turquie contraint ainsi davantage les mouvements militaires russes de la Méditerranée orientale vers l’Ukraine. Mais contrairement aux Occidentaux, Ankara décide de ne pas appliquer les sanctions économiques.

Membre de l’OTAN depuis 1952, la Turquie est, notamment en temps de crise internationale, un État pourtant incontournable pour les États-Unis et l’Europe. Mais elle doit conjuguer habilement ses actions : “La Turquie ne veut se froisser ni avec la Russie ni avec l’Ukraine. Elle a de très bonnes relations avec Kyiv autant sur le plan militaire, économique ou politique. Avec la Russie, les relations sont fluides et rationnelles mais asymétriques”, analyse Didier Billion. 

 

La relation Turquie-Russie : entre rivalités et intérêts

Les relations diplomatiques entre Moscou et Ankara ont toujours été complexes. Entre tensions et échanges, les deux pays nourrissent une dynamique de coopération ambivalente. En 1925, les États signent un traité d’amitié et la Turquie est finalement l’un des rares qui s’oppose à l’isolement de l’URSS. Les relations se tendent pendant la Seconde Guerre mondiale : l’URSS reproche alors à la Turquie d’user de sa neutralité pour ne pas autoriser le passage des navires alliés dans la mer Noire. Intégrant en 1952 l’OTAN, les relations entre l’URSS et la Turquie se tendent davantage. À la mort de Staline, la dialogue est renoué mais reste froid en raison de l’adhésion de la Turquie à l’alliance Nord-Atlantique. 

Après la chute de l’URSS, les deux pays, dans des blocs antagonistes pendant la Guerre froide, se rapprochent avec prudence tout en misant sur un objectif commun, celui de consolider une place de puissance mondiale pour la Russie et régionale pour la Turquie. Mais sur le terrain de l’influence géopolitique, les ambitions de l’un peuvent parfois se heurter à celles de l’autre dans la décennie suivante. 

La relation russo-turque connaît des points de tension non-négligeables qui atteignent leur paroxysme durant l’automne 2015 où un chasseur russe qui survolait l’espace aérien turc est abattu. À Idlib, au Nord de la Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque, les deux pays ont même déjà frôlé les attaques frontales. Malgré des tensions éphémères mais vives, Moscou et Ankara parviennent néanmoins à maintenir un dialogue constant tout en développant des partenariats. Par exemple, le projet de construction du gazoduc Turkish Stream (dont le tracé passe par la mer Noire) est accéléré et lancé à partir de 2016 pour être finalisé en 2019. 

Mais la Turquie est aussi dépendante de la Russie quand bien même elle reste méfiante à l’égard de ses volontés expansionnistes. Ankara importe en effet plus de 30 % de son gaz et plus de 60 % de son blé de Russie, tandis que le fournisseur russe Rosatom construit la première centrale nucléaire turque dans le sud du pays. De plus, la Turquie est aussi dépendante de l’activité touristique russe (mais aussi ukrainienne) sur son sol. D’où son choix de n’appliquer ni restrictions aux oligarques sur son territoire, ni sanctions économiques.

Sur le plan militaire, la Russie et la Turquie ont signé un important contrat d’armement avec la livraison en 2019, contre l’avis de l’OTAN, de missiles anti-aériens russes S-400. La présence d’engins de fabrication russes sur le sol turc a de quoi refroidir l’OTAN mais ces missiles “n’ont paradoxalement jamais été activés”, assure Didier Billion. Pourtant, la Turquie est expulsée du programme de construction des avions de chasse étatsuniens F-35, les États-Unis craignant le transfert d’informations sensibles à la Russie (notamment le moyen de passer outre la furtivité de l’avion américain). “La relation turco-russe est asymétrique, la Russie a su se rapprocher aux bons moments d’Ankara pour chercher à l’éloigner de l’OTAN.”

 

L’Ukraine : un partenaire privilégié pour la Turquie

Ankara a intensifié sa relation avec Kyiv à partir de 2013-2014 lors de la révolution de Maïdan. Vis-à-vis de la Russie, le territoire  ukrainien, et les pays du Caucase à l’Est, forment une zone tampon pour la Turquie. L’annexion de la Crimée en 2014 est source d’inquiétude pour Ankara dans la mesure où la force navale russe peut plus aisément imposer sa suprématie maritime en mer Noire. Mais logiquement, il existe un déséquilibre de fait dans la relation entre les deux pays : la puissance Turque, membre de l’OTAN, gendarme du Proche-Orient, a une influence forte dans la géopolitique européenne et méditerranéenne, là où l’Ukraine est quant à elle l’un des pays les plus pauvres d’Europe, écrasé par l’expansionnisme russe depuis plusieurs années. 

Le partenariat turco-ukrainien s’intensifie donc progressivement avec une collaboration qui s’organise surtout autour de l’industrie militaire : “Un important contrat de fabrication d’armes avait été signé entre les deux pays”, assure le spécialiste de la Turquie. “Les drones turcs Bayraktar sont d’ailleurs des armes précieuses sur le front pour les forces ukrainiennes.” Ces drones en question sont effectivement entre les mains des forces ukrainiennes pendant les combats et frappent donc directement les troupes russes. Avant l’invasion, Kyiv et Ankara avaient même signé un accord pour délocaliser vers l’Ukraine les usines de fabrications de certaines pièces de drônes Bayraktar. À partir de janvier 2022, l’entreprise ukrainienne Motor Sich produit notamment les moteurs de certaines gammes des drônes turcs.

Ainsi, le partenariat entre la Turquie et l’Ukraine est assez fort. Dans d’autres secteurs, les pays sont aussi dépendants, comme le tourisme par exemple, où les Ukrainiens font partie des cinq principaux visiteurs du pays. La Turquie est aussi un importateur du blé ukrainien. Enfin, culturellement, la Turquie a aussi une attache historique avec une région en particulier de l’Ukraine : la Crimée. Les tatars, des peuples turcs, s’installent dans la péninsule à partir du XIIe siècle. Entre le XVe et le XVIIIe siècle, ils constituent le khanat de Crimée, alors allié des Ottomans. En 1991, les tatars ont même constitué le Mejlis, l’assemblée des tatars de Crimée, une organisation que la Turquie soutient financièrement. En 2014, les quelque 250 000 tatars constituent l’opposition la plus organisée face à l’annexion de la Crimée, mais beaucoup sont poussés à s’exiler de la région. Cette prise de position a permis à ce peuple de gagner en notoriété auprès des autorités ukrainiennes mais aussi aux yeux des occidentaux. Et les liens entre ce peuple turc et Ankara renforcent les liens diplomatiques entre la Turquie et l’Ukraine. 

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S’il est encore trop tôt pour établir une conclusion définitive de l’action diplomatique turque pendant le conflit entre l’Ukraine et la Russie, il est néanmoins certain que la Turquie est parvenue à tirer, pour l’instant, son épingle du jeu. “C’est l’un des rares États qui parle aux deux pays. Mais la Turquie ne pourra pas trouver un accord de paix seule”, assure le directeur-adjoint de l’IRIS. En étant l’arbitre autoproclamé de ce conflit géopolitique majeur, Ankara réaffirme sa volonté de trouver la paix tout en préservant ses intérêts. “La diplomatie turque fait un retour en grâce depuis l’invasion de l’Ukraine, confie Didier Billion. Erdoğan a perçu la potentielle longévité du conflit en Ukraine. Mais le spécialiste de la Turquie prévient : “Il ne faut néanmoins pas effacer derrière cela les actions critiquables d’Erdoğan, notamment à l’encontre des Kurdes. Il est important de faire la différence entre la Turquie d’Erdoğan et la culture diplomatique turque.” 

Les scrutins présidentiels et législatifs turcs auront lieu en juin 2023. D’ici là, Erdoğan doit relever nombre de défis en interne, à commencer par la crise économique profonde que traverse le pays. Sa gouvernance autocratique est de fait fragilisée. Son retour réaliste et solide dans le jeu international va-t-il néanmoins suffire pour colmater les maux internes ?

 

 

Crédit photo : © Murat Cetinmuhurda, Presidential Press Office, Reuters   

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